Commémorer pour faire vérité…

Le dernier des 194 pensionnats indiens à faire l’objet d’une commémoration fut celui de « Pointe-Bleue » (Mashteuiatsh) au Lac-Saint-Jean, le 14 juillet dernier. J’y étais, avec mon fils de 12 ans et ma mère de 78 ans que j’ai pratiquement « traînée » avec moi parce que je voulais « qu’elle sache »…

À la cérémonie d’ouverture, la foule ne comportait essentiellement que des autochtones et des gens apparentés. Parmi les dignitaires, aucun allochtone ni député, tant fédéral que provincial (c’est pourtant la circonscription de Philippe Couillard). Un mot transmis par le premier ministre Trudeau fut lu devant l’assemblée, qui souhaitait la bienvenue à tous…

L’histoire telle qu’on ne nous l’a pas racontée

Après cette cérémonie touchante à bien des points de vue, le programme annonçait une conférence sur l’histoire des Premières Nations. Le conférencier a commencé par évoquer, cartes à l’appui, le recul du glacier sur le nord du continent qui a produit, à partir de 10 000 ans avant aujourd’hui, l’expansion du territoire habitable, notamment le Québec que nous connaissons.

Les populations indigènes habitant le sud et l’ouest du continent ont progressivement occupé le territoire toujours plus vers le nord. Nous trouvons les premiers artéfacts de groupes humains sur le territoire actuel du Québec au Lac Mégantic, environ 8500 ans avant aujourd’hui. Et ainsi de suite pour quelques autres sites d’importance et leur rattachement aux diverses nations. Ce grand détour par l’histoire du territoire physique visait à renforcer chez les autochtones leur conviction d’avoir occupé l’ensemble du territoire bien avant l’arrivée des premiers Européens.

Christian Coocoo, qui a fait des recherches pendant plus de 20 ans, a interrogé une multitude d’aînés dans les communautés. Ceux-ci lui ont raconté des éléments de la tradition orale qui, selon lui, se trouvent réhabilités par les recherches scientifiques, notamment l’existence du glacier et la toponymie des lieux.

Une visite déconcertante

Avant de nous rendre au fameux pensionnat – aujourd’hui, l’école secondaire Kassinu Mamu (« tout le monde ensemble ») – qui a accueilli des enfants de plusieurs réserves entre 1960 et 1991, nous avons pris le temps de regarder l’exposition de photos. Parmi nous, plusieurs « survivantes et survivants » se reconnaissaient avec des émotions bien visibles.

Ma mère découvrait tout ceci. Elle ne voyait pas de problème, puisque ces enfants n’avaient pas l’air malheureux! C’est alors que j’ai osé demander à une femme, qui venait de s’identifier sur une photo, si elle pouvait raconter son histoire à ma mère. Après une hésitation, le temps de laisser passer une émotion, la dame a dit en quelques mots que ses onze frères et sœurs habitant Manouane ont été « pris » chacun à leur tour lorsqu’ils avaient atteint l’âge pour être emmenés au pensionnat de Pointe-Bleue; qu’ils n’avaient aucun moyen de communiquer avec leur famille, qu’ils ne revenaient pas chez eux avant la fin de juin. En une minute, le cœur de ma mère avait déjà compris l’essentiel du drame vécu…

Heureux hasard, nous avons fait la visite du pensionnat en compagnie de la même dame et de ses deux sœurs. Il y a toute une différence entre une visite touristique où l’on vous raconte l’histoire d’un lieu et un plongeon dans le passé que ces femmes ont vécu. Chaque couloir, chaque détour et chaque palier étaient pour elles des rappels : « C’est ici qu’on m’avait enfermée une fois »; « C’est ici qu’une gentille sœur m’avait soignée une blessure »; « J’aimais tellement ces vitraux »; « Je suis contente qu’on ait remplacé la chapelle par des espaces éducatifs »; « C’était ma chambre quand j’étais plus vieille »… Des moments émouvants, des larmes, souvent. Mais la chose était prévue, car en plus de la guide, trois femmes nous accompagnaient et s’occupaient de celles qui vivaient des émotions, les prenant à part, nous invitant à circuler. Que de compassion!

Je voulais que l’histoire des pensionnats indiens ne soit pas qu’un élément raconté par d’autres. Je voulais que mon fils voie et que ma mère ressente. Au-delà des murs de cette école qui ont été refaits entièrement, les traces du pensionnat sont désormais présentes à mon esprit grâce à ces femmes qui les ont fait émerger du passé. Et même si ce pensionnat n’a pas été celui qui a vu le plus grand nombre de maltraitances, il demeure pour les membres de la communauté un véritable stigmate que plusieurs auraient souhaité détruire avec un bulldozer, à commencer par le chef actuel de Mashteuiatsh qui en a fait l’aveu à son tour de parole.

Au terme de cette visite, je me rappellerai, avec les membres de cette communauté, que ce lieu conçu pour enlever aux autochtones leur langue, leur allure, leur culture et leurs traditions est devenu le symbole de leur résilience, puisqu’ils ont fait de cette école une institution qui se consacre à restituer leur identité.