Le livre blanc de 1969

En 2018, Mission chez nous fera appel à quelques collaborateurs et collaboratrices pour la rédaction d’articles originaux que nous publierons pour votre plus grand plaisir sur notre blogue. Merci à eux pour cet apport considérable.

par Pascal Huot, ethnologue

Pascal Huot est chercheur indépendant. Diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie, à l’Université Laval. Celle-ci a fait l’objet d’une publication intitulée Tourisme culturel sur les traces de Pierre Perrault, Étude ethnologique à l’Île aux Coudres. Ses résultats de recherche ont paru dans divers journaux, magazines et revues. En 2016, il a fait paraître Ethnologue de terrain aux Éditions Charlevoix.

En 1968, dès son élection à la tête d’un gouvernement majoritaire, le premier ministre du Canada Pierre Elliott Trudeau souhaite une « société juste » et il désire changer radicalement la relation entre l’État canadien et les autochtones. Pour régler définitivement les questions autochtones, il fait appel à Jean Chrétien, alors ministre des Affaires indiennes et du Nord, assisté par John A. MacDonald, alors sous-ministre. En 1969, faisant fi des conclusions du rapport de l’anthropologue Harry B. Hawthorne, le Livre blanc intitulé La politique indienne du Gouvernement du Canada est rendu public. Un Livre blanc est un document officiel que l’exécutif soumet au Parlement et qui formule les mesures administratives ou législatives qu’il entend prendre pour résoudre un problème d’intérêt public.

La publication de Jean Chrétien se voulait un geste d’ouverture pour enrayer la discrimination envers les autochtones et faire d’eux des citoyens à part entière, égaux des autres Canadiens. Mais sous de couverts respectables, ce Livre blanc propose ni plus ni moins que l’assimilation complète et définitive des autochtones par l’abolition de leurs statuts distinctifs et leur incorporation aux responsabilités gouvernementales provinciales.

Ainsi, le document souhaite mettre fin à la tutelle fédérale des autochtones. Pour ce faire, il révoque la Loi sur les Indiens, mettant fin au statut spécial de ceux-ci, en plus d’abolir les réserves et de mettre caducs les traités signés, et ce, malgré les promesses solennelles formulées par les représentants de la Couronne lors des négociations des accords.

Globalement, il s’agit d’une politique d’extinction finale, et cette aberration est rapidement et vertement dénoncée par l’ensemble des organismes autochtones à travers le Canada. Les réactions sont vives. Suscitant un refus unanime, le Livre blanc provoque une mobilisation sans précédent. Harold Cardinal, un leader cri de l’Alberta, réplique rapidement par la publication d’un ouvrage dénonciateur, The Injust Society : The Tragedy of Canada’s Indians (traduit en version française par La tragédie des Indiens du Canada). D’entrée de jeu, et même dès les premiers paragraphes, l’auteur affirme que le programme du Livre blanc ne « leur offre rien de moins que le génocide culturel » (Cardinal, 1970, p. 9). Il ajoute que ce colonialisme extrême « est un programme à peine voilé d’extermination par le biais de l’émancipation » (Cardinal, 1970, p. 9). Il image par sa prose les souhaits du gouvernement de Trudeau : « La vérité revient à ceci : pour survivre, l’Indien doit, se dit le gouvernement, devenir un bon petit-homme-blanc-bronzé » (Cardinal, 1970, p. 9) ; ainsi que la désormais célèbre paraphrase, « Nos voisins du Sud avaient jadis un proverbe qui disait : “Le seul bon Indien est l’Indien mort.” La doctrine MacDonald-Chrétien y apporterait une seule petite modification : “Le seul bon Indien est le non-Indien.“ » (Cardinal, 1970, p. 9).

Dans la poursuite des répliques en ce qui a trait au Livre blanc, il est également à noter la publication, en juin 1970, par les chefs autochtones de l’Alberta dont fait partie Harold Cardinal, de leur Livre rouge intitulé Citizens Plus.

Devant l’ampleur des contestations, le gouvernement du Canada fait marche arrière et la politique exprimée dans le Livre blanc est finalement enterrée en 1970, abandonnant ainsi l’idée d’abolir la Loi sur les Indiens. Cet épisode montre bien l’impasse à laquelle se heurte la politique canadienne par rapport à cette loi, car, d’un côté, tous la dénoncent comme aberrante et raciste, mais les autochtones se refusent à son abolition sans avoir en compensation une législation de remplacement qui ferait consensus.

Du positif ressort heureusement de cet exercice, car cette opposition a mobilisé les autochtones et a donné naissance en 1970 à la Fraternité nationale des Indiens du Canada, qui deviendra en 1980, l’Assemblée des Premières Nations. Ces organisations ont forcé le revirement de position du gouvernement canadien qui, lors du rapatriement de la Constitution canadienne en 1982, a fait une volteface complète avec les politiques présentées dans le Livre blanc de 1969, et a adopté des dispositions constitutionnelles afin maintenant de mieux protéger les droits fondamentaux des peuples autochtones.

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