Le renversement de la mission

Photo : Jocelyn Girard. De droite à gauche : Jean-François Roussel, Roger Echaquan, guide spirituel attikamekw et Jean-Noël André.

Cette année, Mission chez nous fera appel à quelques collaborateurs et collaboratrices pour la rédaction d’articles originaux que nous publierons pour votre plus grand plaisir sur notre blogue. Merci à eux pour cet apport considérable.

par Jocelyn Girard, agent de pastorale et théologien

Marié depuis 33 ans et père de cinq garçons adoptés, Jocelyn Girard a œuvré à l’Arche de Jean Vanier en France et à Montréal et agit maintenant comme professeur de théologie et agent de pastorale. Il tient son propre blogue et collabore à plusieurs médias depuis quelques années.

 

A

En tant que chrétien engagé au sein de mon Église, j’ai profondément à cœur, depuis le réveil de ma conscience survenu il y a quelques années, de travailler aux rapprochements entre allochtones et autochtones, à commencer par moi-même. Aussi, marqué par mon expérience de la première rencontre autochtone au sanctuaire Notre-Dame-du-Cap en 2017, il n’était pas question que je rate la deuxième qui s’est tenue les 31 mai et 1er juin derniers.

Le contexte était cependant tout autre. En effet, l’affaire Joveneau, révélée au grand jour l’automne dernier, et une lettre des évêques canadiens annonçant que le Pape n’adresserait pas d’excuses en réponse à la recommandation no 58 de la Commission de vérité et de réconciliation (CVR), rendait cette nouvelle rencontre plus malaisée.

Qu’importe, l’équipe n’a pas renoncé à poursuivre les petits pas sur le sentier de la réconciliation et l’événement a eu lieu malgré tout.

Une parole courageuse

Les rendez-vous comme celui-ci sont rares et il importe de ne pas les manquer. C’est cette pression qui a sans doute poussé le père Luc Tardif à y aller d’une allocution sans détours. Dans la droite ligne de la déclaration de sa congrégation en 1991, répétée en 2013 à l’occasion du passage de la CVR à Montréal, la prise de parole du supérieur provincial des oblats a donné le ton à la rencontre : « Le premier geste à poser est de reconnaître humblement nos responsabilités. Le moins que l’on puisse faire est bien de vous demander pardon, de présenter des excuses, d’exprimer notre douleur et notre solidarité ainsi que notre ferme propos de tout mettre en œuvre pour que plus jamais de telles histoires se reproduisent. »

On ne soupçonne pas toujours le pouvoir guérisseur des mots. C’est à l’occasion du cercle de parole dont le sujet portait sur la lettre des évêques que j’en ai saisi une nouvelle dimension. Après le mot de Mgr Marc Pelchat, évêque auxiliaire à Québec, qui exprimait ses regrets personnels et son désir de ne pas en rester aux effets désastreux de la lettre des évêques canadiens, plusieurs femmes autochtones ont eu leur tour de parole. J’ai alors vu la puissance du pardon.

Deux d’entre elles ont tour à tour exprimé de la reconnaissance pour les excuses du père Tardif, allant jusqu’à dire qu’elles ont fait l’expérience d’une guérison soudaine qui, pour elles, ne pouvait venir que de l’Esprit. En après-midi, lorsque fut venu le temps de cueillir les fruits de la rencontre, d’autres ont exprimé des sentiments similaires.

Un travail spirituel

Ces personnes aussi ont souhaité que les excuses de l’Église, adressées par le Pape, parviennent jusqu’à elles. Leur attente est pleinement légitime. Mais leur témoignage montre que des excuses ne peuvent vraiment atteindre leur but que si elles viennent de cœurs remplis de compassion.

À l’encontre de la lettre des évêques, qui n’aura fait que ralentir un processus en marche, l’attente d’une vraie reconnaissance de la responsabilité institutionnelle de l’Église catholique demeure vive. Il m’est difficile de connaître la profondeur des dégâts causés par cette lettre, si ce n’est de constater une moindre participation à la rencontre de 2018, mais il va de soi que la conversation entre l’Église et les autochtones doit passer par un cœur « brisé ». On ne peut pas, d’un côté, exprimer des regrets et, en même temps, se retrancher derrière des instances qui se déclarent responsables de rien. L’Église catholique est une structure fortement liée depuis le haut jusqu’au bas. Il importe de reconnaître, un peu à l’image des membres du corps, que si l’un d’eux vient à se corrompre, c’est la totalité qui est affectée. Et c’est à la tête qu’il revient de chercher le remède.

En tant que membre de cette Église, je sais que j’ai, moi aussi, une démarche à faire. Car le ressentiment tue davantage que l’absence d’excuses, comme en ont témoigné mes sœurs autochtones en nous montrant le pouvoir guérissant du pardon accordé.

Roger, un guide spirituel attikamekw, a eu ces mots : « On n’est pas là pour changer le monde, chaque être humain a sa mission sur la terre, il faut s’écouter soi-même, écouter l’Esprit en soi. » Pour conclure notre cercle, Jean-François Roussel, professeur à l’Institut d’Études religieuses de l’Université de Montréal, y allait d’un même élan : « Nous devons apprendre à convertir notre regard, notre façon de voir. Je rêve d’espaces de conversion, de rencontres où l’on peut se mettre à l’école des aînés autochtones, de leurs rites de rencontres comme celui-ci. C’est ainsi que l’on sortira de la logique institutionnelle et qu’on verra s’opérer un renversement de la mission. »

Renversement de la mission. Tout est dit. Celle-ci ne pourra plus jamais être envisagée de manière unidirectionnelle. La mission n’est complète que lorsqu’elle rassemble en cercle les « usagers » du territoire pour qu’ils s’enseignent mutuellement. L’Esprit nous invite à le rencontrer en l’autre, dans un cœur à cœur et dans l’écoute sacrée qui rend l’humain meilleur. Comme chrétien, ce nouveau sens de la mission m’interpelle.

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