Sheshipatuan-akunishkeun, le bonnet montagnais

Image : bonnet de femme | Source : Textile Museum of Canada, T97.0071. [http://www.filsdeshistoires.ca/explorer-explore/bonnet_de_femme-womans_bonnet.html]

Depuis quelques années déjà, Mission chez nous fait appel à quelques collaborateurs et collaboratrices pour la rédaction d’articles originaux que nous publions pour votre plus grand plaisir sur notre blogue. Merci à eux pour cet apport considérable.

par Pascal Huot, ethnologue

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Pascal Huot est chercheur indépendant. Diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie, à l’Université Laval. Celle-ci a fait l’objet d’une publication intitulée Tourisme culturel sur les traces de Pierre Perrault, Étude ethnologique à l’Île aux Coudres. Ses résultats de recherche ont paru dans divers journaux, magazines et revues. En 2016, il a fait paraître Ethnologue de terrain aux Éditions Charlevoix.

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Sheshipatuan-akuniskeun est le nom innu pour désigner le bonnet montagnais bigarré si typique que l’on retrouve dans les communautés innues depuis le XVIIe siècle. Si le bonnet se décline sous différentes variantes, il est traditionnellement de forme conique et souple, composé de languettes de tissus où alternent deux couleurs, soit le rouge, et le bleu foncé ou le noir. Dans la plupart des cas, il est galonné et orné de perles de verre. Les femmes portent généralement ce bonnet les cheveux roulés en boule autour d’un morceau de bois de chaque côté du visage, près des oreilles.

À tort, on a longtemps pensé que l’invention de ce symbole identitaire de la culture matérielle des Innus était attribuée au missionnaire oblat Charles Arnaud (1826-1914) qui officiait chez les Innus de 1849 à 1914. Il aurait ainsi souhaité imposer la « modestie chrétienne » aux femmes innues (cBack, 2006, p. 32), d’où le vocable de « bonnet Arnaud » que l’on rencontre quelquefois pour nommer le bonnet montagnais. Cette explication sur les origines de cette coiffe est fausse, car des descriptions du bonnet montagnais sont présentes bien avant la naissance du père Arnaud. Tout aussi fausse est l’idée que les couleurs rouge et bleu soient inspirées par l’uniforme de la Gendarmerie royale du Canada (GRC). En 1808, avant le père Arnaud et la fondation de la GRC, le négociant de fourrures de la Compagnie du Nord-Ouest, James McKenzie (v. 1777-1848), alors en territoire innu, en donne une irréfutable description détaillée : « Leurs bonnets […] ont la forme d’une mitre de prêtre; ils sont faits de draps rouges et bleus, la base et les coutures de ces bonnets sont fantasquement ornées de perles de verres et de galons » (cité dans Back, 2006, p. 34).

Il est aussi de croyance populaire que ce type de bonnet était porté uniquement par les femmes. Cette idée est erronée, car les hommes également arboraient aussi fièrement un tel couvre-chef, comme en témoigne le tableau Trois chefs montagnais et Peter McLeod réalisé en 1848 par le peintre Théophile Hamel (1817-1870). L’iconographe de cette huile sur toile présente trois chefs montagnais et un des interprètes, soit le métis de Chicoutimi Peter McLeod (v. 1807-1852), qui se sont rendus à Montréal au mois de mars 1848 pour porter une requête en personne au gouverneur général lord Elgin (James Bruce, 1811-1863) [voir Bouchard et Lévesque, 2017 et Trudel, 2000]. Le tableau montre les trois chefs vêtus d’un grand manteau d’hiver de toile blanche, costume traditionnel des chasseurs, « et coiffés du bonnet montagnais rouge et noir que les hommes adoptaient encore à l’époque – comme les femmes l’ont fait très longtemps, et les plus vieilles, même jusqu’à aujourd’hui » (Bouchard et Lévesque, 2017, p. 238) [voir également Trudel, 2000, p. 50 : « Il sont coiffés de bonnets rouges et noirs, les bonnets montagnais traditionnels typiques à cette nation »].

Pour explorer une hypothèse possible sur l’origine de cette tradition vestimentaire, il faut remonter à l’époque de la traite des fourrures, au XVIIe siècle, lors des premiers échanges commerciaux entre Français et Amérindiens (Back, 2006, p. 32-33). Des capots bigarrés où alternent le rouge et bleu ainsi que le rouge et le noir sont notés dans les inventaires des marchandises de traite. À l’époque, différentes Premières Nations portent des variantes de ce type de chapeau, mais il semblerait que seuls les Innus en aient conservé l’usage dans le temps. Cependant, encore aujourd’hui, l’origine précise du bonnet montagnais demeure un mystère.

Pour aller plus loin

• Francis Back, « Aux origines du « Bonnet Montagnais » », Cap-aux-Diamants, no 85, printemps 2006, p. 32-35, PDF : https://www.erudit.org/fr/revues/cd/2006-n85-cd1045955/7016ac.pdf

• Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Le peuple rieur. Hommage à mes amis innus, Lux Éditeur, 2017, p. 238-240.

• Jean-Claude Dupont, Les Amérindiens au Québec : culture matérielle, Éditions J.-C. Dupont, 1993.

• « Bonnet de femme », Création de la courtepointe canadienne, Fils des histoires, museevirtuel.ca, http://www.filsdeshistoires.ca/explorer-explore/bonnet_de_femme-womans_bonnet.html

• « Porter son Identité – La Collection des Premiers Peuples », Textes de l’exposition, Musée McCord, 2013, PDF : http://www.musee-mccord.qc.ca/app/uploads/2015/03/textes_porter_identite_fr.pdf

• Jean Trudel, « Autour du tableau Trois chefs montagnais et Peter McLeod peint par Théophile Hamel en 1848 », Annales d’histoire de l’art canadien, vol. 21, nos 1-2, 2000, p. 40-61, PDF : jcah-ahac.concordia.ca/pdf/download/jcah-ahac_21_trudel

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