Un exercice d’où l’on sort à découvert

Nous tenons à remercier chaleureusement M. Jocelyn Girard, cofondateur du collectif Coexister au Saguenay-Lac-St-Jean et agent de pastorale au diocèse de Chicoutimi, qui a accepté avec générosité d’écrire à notre demande cet article spécial afin de vous faire part de son expérience vécue dans le cadre de l’activité de L’Exercice des couvertures ayant eu lieu le 8 décembre dernier à Chicoutimi. Un grand merci !

Un exercice d’où l’on sort à découvert

par Jocelyn Girard

Le collectif Coexister au Saguenay-Lac-St-Jean a tenu une activité particulière appelée « L’Exercice des couvertures ». Cette démarche circule au Canada depuis bientôt 20 ans à l’initiative de Kairos Canada. Elle consiste en une expérience de transfert de rôle qui permet à des allochtones de revivre en 90 minutes la dépossession vécue par les peuples des Premières Nations au cours des 500 ans d’histoire récente.

Le Collectif, créé en 2013 à la suite d’actes de vandalisme contre la mosquée de Chicoutimi, a voulu dès ses débuts se rapprocher de la population autochtone du Saguenay-Lac-St-Jean. Il existe sur ce territoire une réserve de 15,2 km2, Mashteuiatsh (anciennement « Pointe-Bleue ») où vivent des Innus (Montagnais) depuis toujours. Les deux tiers des 6 600 membres de cette communauté vivent hors réserve, principalement aux alentours de Roberval et à Saguenay, ce qui cause parfois certaines tensions.

Étant donné le travail immense de réappropriation de leur culture et de leur spiritualité accompli par les autochtones, le collectif Coexister a voulu travailler de concert avec eux afin de nourrir l’importance du Vivre Ensemble.

Avec 18 autres braves qui ont choisi de vivre l’expérience, je suis donc entré dans le cercle installé ce 8 décembre 2016 au Parvis de Jonquière. J’étais plutôt frileux à l’idée qu’un simple exercice de quelques minutes puisse faire quoi que ce soit pour me démontrer une réalité que je croyais déjà connaître en grande partie. J’avais tout faux.

Dès le départ, on nous invite à trouver une place et à nous approprier les objets divers trouvés sur notre chaise. Un animateur nous invite à changer d’identité : nous deviendrons des membres des Premières Nations pour la période que dure l’exercice. Il nous fait avancer sur des couvertures étendues au milieu du cercle. Celles-ci représentent la partie nord de l’Île de la Tortue (le Canada actuel), un territoire où il a été démontré que des Autochtones vivent depuis au moins 10 000 ans. Et c’est là que tout commence. Les narrations, faites à un rythme accéléré, alternent entre des récits de rencontres, des déclarations ou des proclamations de lois avec leurs conséquences immédiates, et des témoignages d’Autochtones que nous devons lire tour à tour à partir de notre position. Au cours de l’exercice, nous nous trouvons peu à peu dépouillés de nos objets, exclus du territoire qui rapetisse au point où nous ne parvenons pas à tenir sur l’espace résiduel. On nous chasse du cercle, on nous fait porter la responsabilité d’injustices, on nous arrache nos enfants pour les éduquer dans les fameux pensionnats, on nous traite de tous les préjugés connus. Lorsqu’on annonce la fin, on nous demande de reprendre notre identité première. En une heure à peine, nous nous retrouvons chacun et chacune sur notre chaise, époustouflés par le rythme infernal des situations qui se sont succédé. Nous sommes là, en silence et nous attendons la suite.

Le cercle de parole qui suit est d’une intensité mémorable. Parmi nous, il y a quelques femmes autochtones qui prennent aussi la parole à leur tour. Elles nous remercient d’être là, d’avoir eu le courage de venir. Elles nous disent des mots doux à entendre : « Ne vous sentez pas coupables, ce n’est pas vous qui avez fait cela. » « Nous ne vous en voulons pas, nous ne voulons plus vivre dans la colère. » Des larmes témoignent des émotions vécues. Nous avons été touchés et désirons que les choses changent. Désormais, les membres des Premières Nations deviendront des personnes visibles pour nous, car nul ne sort d’un tel exercice sans changer son regard.

Le Centre d’amitié autochtone de Saguenay a entrepris de faire vivre l’exercice des couvertures dans notre région. Déjà 16 fois en quelques mois. Il en est de même un peu partout sur le nord de l’Île de la Tortue. Parions que, d’ici quelques années, cette nouvelle génération aura fait davantage pour la coexistence harmonieuse entre nos peuples que tous les gouverneurs et gouvernements qui se sont succédé depuis l’arrivée de nos descendants européens.

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