Un héritage indisposant

Cette année, Mission chez nous fera appel à quelques collaborateurs et collaboratrices pour la rédaction d’articles originaux que nous publierons pour votre plus grand plaisir sur notre blogue. Merci à eux pour cet apport considérable.

par Jocelyn Girard, agent de pastorale et théologien

Marié depuis 33 ans et père de cinq garçons adoptés, Jocelyn Girard a œuvré à l’Arche de Jean Vanier en France et à Montréal et agit maintenant comme professeur de théologie et agent de pastorale. Il tient son propre blogue et collabore à plusieurs médias depuis quelques années.

 

Quelque 500 ans de « fréquentations » entre Autochtones et allochtones en Amérique ont laissé des traces, surtout si celles-ci ont été maintes fois occasions de tensions et de violences sur le dos des Premières Nations!

Depuis le début de son existence en 2013, le collectif Coexister au Saguenay-Lac-Saint-Jean a voulu favoriser le vivre-ensemble entre les personnes de toutes confessions religieuses, y compris athées, et de toutes origines. Compte tenu de leur présence sur ce territoire, notre désir d’intégrer des membres des Premières Nations était tout aussi vif.

Mais aucune de nos invitations n’a semblé les avoir incités à une participation. Résolus à trouver un interlocuteur, nous avons envoyé deux de nos membres au Centre d’amitié autochtone de Chicoutimi, un jour de « soupe et banik pour tous ». Elles ont pu ainsi entamer un premier dialogue avec un responsable.

Celui-ci a écouté poliment la présentation de notre collectif, demeurant distant et leur répondant quelque chose comme : « Vous semblez être de bonne foi, mais moi je ne vous connais pas. Je ne sais pas qui vous êtes et ce que vous voulez vraiment. Pour collaborer ensemble, il faudrait que nous puissions vous connaître et, surtout, que vous compreniez mieux qui nous sommes. » C’est ainsi qu’il leur proposa d’organiser une activité intitulée L’Exercice des couvertures et conclut : « Après, on verra… »

La discussion qui a suivi entre nous fut assez représentative de la complexité des liens. Certains se sentaient vexés du traitement fait à nos émissaires qui étaient allées généreusement leur faire « une offre qui ne pourrait leur être que profitable ». D’autres étaient choqués par les frais exigés. Mais quelques-uns ont aussi vu d’un bon œil cette proposition : « Nous sommes toujours venus vers eux comme des gens ayant à leur apporter quelque chose… Pour une fois, ce serait leur tour, alors pourquoi ne pas leur laisser cette chance? »

Nous avons donc réuni trois autres partenaires et tenu l’Exercice des couvertures. N’eut été de la participation des membres affiliés aux organismes, nous aurions fait chou blanc. Il semble que la population blanche ne soit pas encore très disposée à se laisser enseigner par des Autochtones!

Remettre nos compteurs générationnels à zéro

Nous avons aussi organisé une journée de ressourcement sur la spiritualité autochtone et sur la commission Vérité et Réconciliation avec une intervenante autochtone. Alertées par notre annonce de l’événement, deux étudiantes en Arts et Technologies des Médias sont venues pour tourner des images et faire quelques entrevues. J’ai obtenu discrètement l’approbation de notre personne-ressource même si elle semblait incommodée. Mais ce qui m’avait été présenté comme un travail scolaire s’est retrouvé dans le journal étudiant et sur le Web. Lorsque l’intervenante en a pris connaissance, elle fut déçue de l’image que le reportage véhiculait : la seule citation d’elle qui avait été retenue concernait une énumération de ce que les Blancs avaient fait aux membres des Premières Nations… Cela pouvait donner l’impression que c’est elle qui se montrait hostile alors que toute sa démarche avait démontré le contraire! Elle m’a alors déclaré qu’elle ne collaborerait plus, car ce qui venait d’arriver était à l’image de l’histoire… « Lorsque les Autochtones acceptent de se montrer généreux et de partager leur culture et leur savoir, ça finit souvent par se retourner contre eux. » Et elle avait bien d’autres exemples à me donner, au point où je m’en suis trouvé fort gêné.

Nos premiers pas dans l’interculturel et l’interreligieux ont été assez réussis avec les immigrants. Ce n’est pas encore le cas avec les Premières Nations! Cela montre bien qu’il nous faille encore travailler à un changement de posture et à une conversion. Nous sommes déterminés à trouver la bonne manière, quitte à ce que soit simplement à titre de serviteurs soutenant nos frères et nos sœurs dans leur quête pour se réapproprier fièrement leur culture et leur spiritualité, en souhaitant qu’ils en partagent avec nous les fruits pour notre propre croissance.

Dans la Bible, il est écrit que le Seigneur peut punir le mal commis sur trois ou quatre générations (cf. Exode 20, 5-6). Espérons que la faute de nos ancêtres, que nous semblons inaptes à ne pas reproduire, nous soit pardonnée sans tarder afin que le bien que nous désirons construire ensemble puisse s’étendre sur les mille générations à venir. ♦