Cesser d’entendre avec nos préjugés

Manifestation « Justice pour Joyce » du samedi 29 mai 2021 à Chicoutimi | Photo : Jocelyn Girard

Parlant de son premier jour de travail, mon fils me dit, en toute simplicité : « Je vais prendre le transport en commun, parce que, dans le quartier où je dois aller, il y a pas mal d’itinérants et j’ai un peu peur pour mon vélo. » Ces propos me donnent l’occasion d’entamer un petit sermon sur les préjugés. « Pourquoi crois-tu que ton vélo est plus à risque dans ce quartier plutôt que près de chez nous? » Sans vraiment argumenter, il s’est défilé. Le préjugé est tenace en lui, et il choisira quand même le bus.

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Un quartier ou un groupe social bien défini, une « race » ou une origine étrangère perçue, une religion avec des signes moins familiers, toutes les situations sociales peuvent devenir prétextes à jugement et à discrimination.

Dans une autre conversation avec une personne très proche, j’ai abordé la question des communautés autochtones et du racisme systémique. Il s’agit d’une grande priante, très religieuse, cherchant en elle toutes les ressources intérieures pour répondre à ce qu’elle croit que le Seigneur attend d’elle. Elle a toujours aidé l’Église et longtemps soutenu les missions étrangères. Mais lorsque vient sur le tapis le sujet des Autochtones, ou plutôt des Amérindiens comme elle dit, elle me laisse parler. Son préjugé lui fait entendre autre chose que le message qui lui est adressé. J’ai beau faire le plus joli plaidoyer sur le sujet, que ce soit autour des femmes disparues ou assassinées, des pensionnats autochtones, des lois discriminatoires que nous avons votées, des abus perpétrés par des missionnaires aussi, cette personne finit par me dire : « Tu ne me feras pas changer d’idée. Je vais continuer de croire qu’il n’y a pas grand-chose à faire avec ces gens-là. »

J’étais renversé. Le lendemain de cette conversation, je participais à la marche de solidarité réclamant justice pour Joyce Echaquan, organisée par le Centre d’amitié autochtone du Saguenay. Le Québec tout entier a été indigné par ce qui est arrivé à cette mère privée de sa dignité par les propos racistes tenus à son endroit et aussi des soins adéquats qui auraient pu la sauver. L’enquête publique du coroner nous renvoie en pleine poire une image peu enviable des attitudes qui pourraient être les nôtres ou celles de nos proches et qui persistent, le plus souvent sans raison. Le jour de la manifestation, malgré l’indignation de tous, nous n’étions qu’une bonne centaine, en majorité autochtone. Si peu.

Un travail intérieur, personnel et collectif

Ces préjugés qui sont incrustés en nous, comment les éradiquer? Quelle chirurgie pourrions-nous imaginer pour extraire de nos sphères cognitives la propension à détester le différent de nous? En réalité, la recherche tend plutôt à démontrer que les individus sont moins ancrés dans leurs préjugés individuels que dans la « norme collective perçue1 ». Des études récentes soutiennent « que le contexte joue un rôle central dans le développement des préjugés et de la discrimination, que c’est en considérant le rôle des normes intergroupes qu’on peut expliquer cette influence ». Ces normes se retrouvent dans la manière de penser partagée au sein d’une même famille, un groupe de base, voire toute une société. Ajoutez à ce biais une certaine prédisposition individuelle à privilégier l’ordre social et à préférer être du côté des dominants et vous avez une recette gagnante pour maintenir des préjugés tenaces envers un groupe cible.

Les francophones d’ici, issus de plusieurs générations, le savent bien : l’ordre social, c’était aussi la logique de soumission à une double autorité, conquérante et religieuse, qui entretenait les préjugés et la discrimination envers les Premiers Peuples. Celle-ci se répandait aisément, car elle servait à fonder une estime de soi minimale qui s’opérait en se dissociant d’un groupe considéré comme « encore plus bas ». Nous devons aujourd’hui faire le ménage dans nos croyances et dans cette « norme collective perçue ».

La personne dont je parlais en début d’article a porté les préjugés des générations antérieures : « Il n’y a rien de bon à faire avec ces gens-là. » Une telle affirmation n’est pas plus acceptable que toutes les paroles blessantes que Joyce a reçues.

Il est plus que temps de laisser aller ces erreurs de pensée, ces erreurs du passé, ces erreurs collectives et ces erreurs personnelles. D’autres valeurs doivent les surpasser.

Servons-nous de notre indignation face à la situation de Joyce Echaquan pour aller plus loin. Tentons d’inverser la perspective en nous mettant, au moins quelques instants, dans la peau d’une femme ou d’un homme autochtone. Prenons le temps de connaître son histoire personnelle, d’écouter comment elle ou il la raconte. Ce contact rapproché est peut-être la seule chance que nous aurons de surmonter nos préjugés et de rompre avec une pensée qui nous a dominés.

Si nous sommes plusieurs à oser faire ce passage, un jour prochain, ce ne sont plus 100 personnes qui marcheront dans les rues de Saguenay, mais 1000 ou 10 000 pour dire non au racisme et à la discrimination, pour dire oui au vivre-ensemble en nous reconnaissant égaux et dépendants les uns des autres.

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1. Serge Guimond et Nolwen Anier, Racisme, préjugés et discrimination : au-delà des causes individuelles, 2018.

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Jocelyn Girard publie des articles dans plusieurs médias. Titulaire d’un doctorat en théologie, il pousse sa quête de réexpression de la foi dans un contexte culturel devenu moins perméable aux inspirations chrétiennes. Avec sa famille, il a vécu dans deux communautés de L’Arche, en France et à Montréal, son couple ayant adopté cinq enfants dont deux présentant une déficience intellectuelle. Après 10 ans de service au diocèse de Chicoutimi, il œuvre dans le monde des technologies de l’information, d’où il espère contribuer à l’éveil des solidarités vitales pour l’avenir de l’humanité.

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1 commentaire

  1. Mon conjoint, porte le nom de son père québécois mais né d’une mère indienne et est un indien inscrit selon les normes de la loi sur les indiens du Canada. Personne d’autres que ses enfants qui ont eux aussi ce statut ne le savent. Lorsqu’au travail il entendait les récréminations envers «les indiens et leurs revendications», il tempérait toujours les choses en demandant à ses interlocuteurs de se mettre à la place de ces personnes qui avaient tout perdu par la faute des «blancs et des lois qu’il jugeait injustes» envers ces personnes. Oui, parmi eux, il y a des « profiteurs » et des « paresseux » tout comme il y en a partout dans toutes les races et sociétés. Mais il y en a aussi, comme ceux de sa famille, qui ont tous travaillé, n’ont jamais bénéficié d’aucune faveur gouvernementale du fait de vivre hors réserve; se sont impliqués socialement et ont payé toutes les taxes comme vous et moi. Pour lui et ses enfants, une injustice est une injustice point final. Il est un grand sage qui a su marier la foi de ses ancêtres amérindiens à celle de ses ancêtres venus de France.

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