« C’est le Québec qui est né dans mon pays »

Recension du livre « C’est le Québec qui est né dans mon pays ! » Carnet de rencontres, d’Ani Kuni à Kiuna d’Emanuelle Dufour (Montréal, Écosociété, 2021, 216 pages), par Ghislain Bédard, chargé de projet à Mission chez nous.

Connaissez-vous les onze nations autochtones du Québec? Comme moi, vous arrivez probablement à n’en nommer que quelques-unes, tout au plus. Ce trou de mémoire collectif – ou plutôt cette ignorance presque volontaire, pourrait-on dire – est-elle la conséquence de cette rencontre qui, malgré plus de 400 ans de côtoiement, n’a pas encore véritablement eu lieu entre Autochtones et Allochtones du Québec?

« La vérité, c’est que je suis Québécoise, que ma famille habite leur territoire traditionnel depuis plus de 200 ans et, pourtant, je ne connais pratiquement rien d’eux et je n’en connais aucun. La vérité, c’est que j’ai honte de moi. Honte de nous. » (p. 34-35) C’est le constat qu’Emanuelle Dufour, l’autrice de la BD « C’est le Québec qui est né dans mon pays! » Carnet de rencontres, d’Ani Kuni à Kiuna, fait dès les premières pages de cette œuvre polyphonique. Lors d’un séjour avec les Maoris, en Nouvelle-Zélande, elle entend la petite Kimmy, fière de ses racines, lui demander de « parler des indiens » de chez elle. Elle en est bouche bée. Et se rend compte, du coup, qu’elle ne sait à peu près rien des Premiers Peuples du Québec, elle qui a pourtant croisé le chemin de différents peuples du monde : Touaregs, Peulhs, Ixils, Quiches, Karens, Raramuris, etc.

Celle qui détient une maîtrise en anthropologie et un doctorat en éducation par les arts, et est aussi conseillère pédagogique et dessinatrice, a donc voulu, par ce « carnet de rencontres », raconter sa propre expérience, et donner aussi la voix à plus de 50 personnes – allochtones comme autochtones – et notamment, parmi ces derniers, à Stanley Vollant, à Michèle Audette, à Prudence Harris ou encore à Melissa Mollen Dupuis.

S’engage alors une conversation éclairante, brillamment illustrée, ponctuée d’illustrations noir et blanc évoquant des personnages mythiques, des ancêtres peut-être, resurgissant de l’oubli, ou encore la part d’ombre et de lumière qui nous habite tous. C’est ce parcours personnel, aussi bien que collectif, déclenché par sa propre prise de conscience, que proposera donc Emanuelle Dufour dans les pages de ce « carnet » grand format. En revisitant l’histoire récente du Québec, en interrogeant plusieurs témoins ou acteurs, elle « explore les legs de notre inconscient colonial et fait surgir des histoires restées dans l’ombre » (4e de couverture). Quelles ont été les conséquences de la crise d’Oka sur l’imaginaire collectif? Que dire de ce silence sur les pensionnats autochtones de nos livres d’histoires et des clichés sur les « indiens » entretenus par notre culture? La comptine Ani Kuni, nos jeux de cowboys et indiens de l’enfance, les westerns, les « maudits sauvages », les images sanguinolentes des martyrs canadiens, etc. Elle tente de retracer les origines de cette ignorance collective et de cette vision si étroite et méprisante des Premiers Peuples qui a longtemps teinté notre regard.

Mais doit-on se sentir coupables de ce passé peu reluisant? « On n’est pas responsable des erreurs du passé et la culpabilité est la pire des pédagogies » (p. 36), affirme Pierre Lepage, personnage du livre, mais auteur bien réel de Mythes et réalités sur les peuples autochtones, un ouvrage qui fait autorité. Il faut dépasser cette honte et plutôt tenter « d’aller vers l’autre avec authenticité » et « de nommer cette réalité, de l’assumer et d’entreprendre sa propre réconciliation (avec soi-même) », tout en ayant conscience que chacun « œuvre dans un système qui est néocolonial et qui reproduit des inégalités et à l’intérieur duquel [il] occupe une posture de privilégié » (p. 37), ajoute Julie Gauthier, professeure d’anthropologie au collège Ahuntsic. Il importe que « les non-autochtones aillent à la rencontre de l’histoire de ce territoire et qu’ils apprennent à se situer eux-mêmes à l’intérieur de celle-ci, en reconnaissant la distance qui peut exister entre nos peuples » (p. 37), renchérit Mikayla Cartwright, Inuk, qui a enseigné à l’Institution Kiuna, une école créée par les Autochtones et pour eux.

En poursuivant ce « tour de table » multipliant les points de vue, nous sommes donc invités à passer de la dormance à l’éveil qu’engendre « la crise », puis à la rencontre. Mais surtout, c’est en faisant preuve d’humilité culturelle, en se mettant personnellement et collectivement à l’écoute des Autochtones eux-mêmes que nous parviendrons à voir cette histoire caviardée ou biaisée sous l’angle de la vérité et à considérer avec respect la démarche de tous les Premiers Peuples vers leur autonomie. « “C’est le Québec qui est né dans mon pays!”, nous dit Anna Mapache, afin de renverser le miroir de notre histoire coloniale. Si le racisme systémique façonne toujours la condition autochtone, ce carnet de rencontres témoigne du travail entamé par les communautés pour se réapproprier leurs langues, leurs savoirs ancestraux et leurs identités, entre autres à l’Institution Kiuna d’Odanak, “une école faite pour nous autres”. » (4e de couverture)

Cet ouvrage qui s’adresse au grand public – et qui devrait se retrouver sur tous les pupitres de nos écoles – est un outil essentiel pour qui veut se préparer à une rencontre authentique, « invitant chacun et chacune à écouter son propre tambour intérieur pour inscrire à son tour sa petite histoire au sein du grand récit colonial qui est le nôtre » (p. 171). Et il pose une question fondamentale à tous ses lecteurs et lectrices : « Et vous, êtes-vous prêt(e)s à explorer votre partie de l’histoire? »

1 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *