Conférence tenue par Mgr Moreau à la soirée-bénéfice de Mont-Laurier, le 12 juin 2015 (partie 1)

Nous vous présentons ici la conférence de Mgr Dorylas Moreau, évêque de Rouyn-Noranda, qui a été prononcée à Mont-Laurier le 12 juin 2015 lors d’une soirée-bénéfice organisée pour Mission chez nous. Première de trois parties.

Note : Pour un compte rendu plus détaillé du déroulement de cette soirée, lire le billet déjà paru sur notre blogue.

Première partie : Un été à Cross Lake

Les origines

Chers amis,

Je vous propose une causerie-témoignage qui est un peu comme une relecture de mes expériences de prêtre et d’évêque en lien avec mon ministère auprès de nos sœurs et de nos frères des communautés amérindiennes. On parle souvent maintenant des Premières Nations. Je les ai rencontrées à deux étapes de ma vie. Deux étapes très différentes. […]

Il faut vous dire que mon expérience dans le domaine des communautés amérindiennes est quand même assez réduite et circonstancielle. L’an passé, on m’a dit que vous avez accueilli, à votre souper annuel, sœur Renelle Lasalle qui vous a fait part de son expérience au lac Victoria. Je vais aussi vous en parler parce que c’est la communauté avec laquelle j’ai été le plus en contact. Alors, à la suite de mes propos, comme on vous l’a annoncé, j’aimerais vous laisser la parole que vous puissiez éventuellement poser une question et, si je ne sais pas la réponse, je reviendrai l’an prochain pour vous la donner…

D’abord, je me présente. Mon nom est barbare, mais je ne suis pas coupable… Je m’appelle Dorylas Moreau. Je suis l’évêque de Rouyn-Noranda, comme on vous l’a dit, mais je suis né dans un tout petit village du Bas-du-fleuve qui s’appelle Kamouraska! Vous avez peut-être déjà vu le film ou la pièce de théâtre… C’est souvent dans les arts qu’on en parle… C’est un petit village champêtre, sur le bord du grand fleuve Saint-Laurent. Je suis le cadet d’une famille de huit enfants. On disait chez nous que le cadet était toujours le plus… gâté! Mais dans mon cas, ça n’a pas été vrai!

Mon père était fermier, et les travaux des champs occupaient toute la famille. J’ai exercé mon ministère comme prêtre pendant trente ans dans le diocèse de Sainte-Anne-de-la-Pocatière, qui est dans la région de Kamouraska. Et c’est en novembre 2001, au comble de ma surprise, que j’ai été nommé évêque de Rouyn-Noranda, dans une région que je ne connaissais à peu près pas! J’y étais passé un jour en voyage. Je me rappelle très bien, il pleuvait. On avait loué un motel et on était partis le lendemain matin à six heures… C’était l’expérience de Rouyn-Noranda que j’avais quand j’ai été nommé évêque là-bas! Alors, lorsque je suis parti de Rivière-du-loup et de la région de Kamouraska et de la Pocatière, vous vous imaginez le… saut de kangourou que j’ai dû faire pour me retrouver dans le Nord-Ouest québécois, à l’invitation du Seigneur. Mais je retiens, et je vais y revenir tantôt, je retiens que les chemins du Seigneur dans nos vies sont souvent assez mystérieux. Et que souvent, c’est après coup que l’on dessine les bouts de chemin qu’Il a voulu nous faire faire.

Alors, je vous parle maintenant des communautés amérindiennes. C’est dans l’air du temps parce que vous avez probablement entendu parler par les informations que l’on sort d’une commission appelée Vérité et Réconciliation, qui a duré plusieurs mois. Il y a eu des rencontres un peu partout dans le pays, non seulement au Québec mais aussi dans la région de l’Ouest et en Ontario. Moi, j’ai participé simplement aux assises qui ont eu lieu à Amos, l’an passé, je crois… Ce qui en ressort, c’est que les communautés amérindiennes sont des communautés fort blessées! On verra un petit peu pourquoi et je vais essayer d’illustrer ça au cours de cette causerie. Fort blessées… et ce n’est pas toujours leur faute, sauf qu’ils n’en sont pas toujours exempts. Puis, de notre côté, ce n’est pas toujours avec de mauvaises intentions qu’on a agi, mais on n’en est pas exempts non plus. Ce sont des communautés blessées, souvent dès le point de départ. Dès le début de la colonie. Elles en portent les séquelles encore.

Puis, il y a eu – ne me posez pas trop de questions là-dessus, je ne connais pas grand-chose… – toute la situation des pensionnats, dans le passé, dont vous avez amplement entendu parler aussi dans les informations. Et ça, c’était une création du gouvernement! Les communautés religieuses qui ont œuvré dans les pensionnats l’ont fait à la demande du gouvernement. Donc, toutes les tentatives d’assimilation, dont on a pu se rendre compte, ne venaient pas nécessairement de l’Église… Je ne veux pas disculper l’Église, mais je pense qu’il faut, chacun et chacune, prendre nos responsabilités. Ce qui ressort de cette commission Vérité et Réconciliation, c’est que l’on se rend compte qu’il y a eu de grandes blessures et que ça va prendre du temps à guérir! On ne décide pas aujourd’hui d’un pardon, d’une réconciliation, ça va prendre du temps… Ça va prendre le temps d’une génération, et probablement davantage, pour réconcilier ces nations avec nous autres!

Une première rencontre avec les Autochtones

Mon premier contact, personnellement, avec des communautés amérindiennes remonte à 1967. Imaginez, vous autres, vous n’étiez pas là! Vous vous rappelez de l’Expo 67 à Montréal? Cette année-là, les vacances étaient plus longues. Alors ça, c’était agréable. On avait fini le collège à la fin d’avril, cette année-là, pour reprendre à la mi-septembre. Alors, c’était des vacances d’été beaucoup plus élaborées. Et moi, à ce moment-là, j’avais 20 ans ou presque… Je les ai eu durant l’été. J’avais décidé d’aller passer mes vacances, de longues vacances, en donnant, en m’inscrivant à une expérience d’étudiant pour séjourner quelques mois dans une réserve crie, la nation crie du Nord du Manitoba.

On était cinq étudiants. Un père oblat qui était missionnaire là-bas nous avait demandé de l’aide. Et ça avait été fait à la demande de Mgr Dumouchel qui était alors l’évêque du diocèse de Le Pas dans le Nord-Ouest du Manitoba. Alors, on nous avait dit, aux cinq étudiants : « Vous allez aller dans des missions amérindiennes deux par deux. » Et comme on était cinq, ils ont ajouté : « Rendus là-bas, on va tirer au sort! Le premier et le deuxième iront ensemble, puis le troisième et le quatrième… Le cinquième, il se débrouillera. » Et comme vous le devinez, je fus le cinquième. Alors, je suis allé tout seul dans une mission qui s’appelait Cross Lake, le Lac-à-la-croix, et… il y a eu un malentendu. C’est une grande mission de trois mille Amérindiens cris… Il y a eu un malentendu que j’ai saisi assez rapidement. Je suis arrivé le soir en avion – c’est un territoire que l’on peut gagner seulement en avion.

On a fait trois cent cinquante milles dans les montagnes, puis on a atterri sur un beau lac et, le lendemain matin, tout le monde était là pour m’accueillir. C’était très gentil! Mais ce lendemain matin, en me levant, voici que je vois la valise d’un des deux pères oblats qui étaient là, tout étalée sur le plancher, et des morceaux de linge tout autour. Le père Ménard était là, c’est comme ça qu’il s’appelait. Je lui ai dit : « Mais qu’est-ce qui se passe? Est-ce que vous partez? » Il a dit : « Oui, oui, ça fait vingt-huit ans que je n’ai pas eu une journée de vacances. Alors, je dois prendre des vacances et me faire opérer aussi à Montréal. Subir une intervention chirurgicale. » Bon!… Je n’ai pas eu un mot à dire… et je commençais à être effrayé un peu! Le lendemain, je vois une autre valise étalée par terre… et l’autre père oblat, qui avait quatre-vingt quatre ans, devait aussi partir pour subir des opérations pour des cataractes. Dans ce temps-là, ce n’était pas une opération d’un jour! Il fallait être hospitalisé et avoir un assez long temps de convalescence.

Alors, vous devinez ce qui m’arrive… Je me retrouve au milieu de trois mille Amérindiens, en pleine montagne, sur une île que je ne peux pas quitter… Alors, j’ai appelé l’évêque et lui ai dit : « Qu’est-ce qui se passe? Je suis tout seul, ici! » Il dit : « Oui, tu vas être un missionnaire laïque pour l’été! » Je voulais bien, mais je n’avais pas de formation en conséquence. Surtout que je n’avais encore pas décidé, à ce moment-là, de devenir prêtre du tout. Ce qui ma sauvé, c’est qu’il y avait, à côté du presbytère où je demeurais, une communauté de cinq religieuses. Alors, juste vous dire, pour l’anecdote, que les religieuses ne parlaient pas ma langue. Une seule parlait le français très bien, la seule avec qui je pouvais m’entretenir. Une autre parlait l’anglais… Elle pouvait traduire de petites réflexions que moi je pouvais faire en anglais, et il y avait une des cinq religieuses qui parlait le cri. Alors, elle prenait mes textes que j’avais composé en français, qui avaient été traduits ensuite en anglais, et elle les traduisait en cri. Le dimanche, lors du rassemblement de la communauté, c’est moi qui devais lire ça en cri! Ne me demandez pas ce que je lisais, je me rappelais simplement mon texte en français, mais le cri… C’est une langue qui n’a pas d’accent, j’y allais sur le même ton… et ils avaient l’air de comprendre!

C’était l’époque où les femmes, mesdames je m’en excuse, ne pouvaient pas animer les célébrations liturgiques. Aujourd’hui, avec les célébrations de la Parole, c’est bien différent, mais du temps qui s’est écoulé depuis! Alors, vous voyez, sans l’avoir voulu, j’ai dû jouer le rôle d’un missionnaire laïque. Et j’ajoute, pour terminer cette petite partie, j’ajoute que j’étais allé là où on avait requis mes services pour aller montrer aux Amérindiens comment faire un potager. On n’a pas semé de patates de l’été, ni d’oignons, ni de fèves, je n’ai pas fait du tout ce pourquoi j’avais été envoyé là-bas.

Par contre, je peux vous dire ce que j’ai découvert dans cette première expérience. D’abord, j’ai fait l’expérience, pour la première fois de ma vie, de vivre au milieu de gens exploités, surtout par de riches compagnies forestières! Pour ne pas la nommer, je peux faire ça ici : la Hudson Bay, la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui a encore de grands magasins un peu partout. C’était le seul magasin qu’il y avait sur la réserve, et on y affichait des prix exorbitants! Cette compagnie donnait un peu de travail aux travailleurs de la réserve crie! Avec des salaires… minables! C’est ce que j’ai découvert à l’âge de 20 ans! Donc, vous devinez alors que j’ai côtoyé de près la pauvreté de ces Amérindiens qui se trouvent là. Ils n’avaient rien à eux, sinon une misérable habitation encore en bois rond… On est en 1967! Et les gens cherchaient leur nourriture, jour après jour! Je ne veux pas empirer le tableau, mais combien de fois j’ai vu des Autochtones après le souper le soir faire plusieurs maisons, fouiller dans les poubelles pour ramasser ce qu’ils pouvaient ramasser et aller cuisiner ça pour le souper. Des centaines, des centaines de fois!

J’ai vu aussi des problèmes familiaux, parce que vous vous imaginez bien que trois mille Amérindiens enfermés dans un coin de pays, sur une île, ça engendre pas mal de promiscuité. Ils se marient entre eux, et tout ce que ça peut vouloir dire. Alors, des problèmes familiaux, des mariages arrangés, les méfaits de la promiscuité, la violence sous toutes ses formes, les ravages de l’alcoolisme et une certaine maltraitance des enfants, qui venaient, quand ils pouvaient s’esquiver, se réfugier au presbytère. Et des plus faibles aussi, des gens qu’on appelait « pauvres d’esprit », qui n’étaient pas capables de se défendre eux-mêmes! Alors, vous voyez des conditions de vie extrêmement lourdes. Et moi, j’apprends sur le tas, et je me prends à aimer ces gens, à qui j’essaie, avec les moyens du bord, d’apporter une présence pastorale bienveillante. On appelait pas ça de cette façon, à l’époque, mais je veux vous paraître quand même un peu moderne. Une présence pastorale qui fait du bien, donc qui est faite de réconfort, de consolation et d’accueil! Et malgré tous ces maux que je viens d’énumérer, il y avait une grande ferveur religieuse et une immense soif de Dieu, à laquelle j’ai touché!

Pour tout dire, j’ai davantage appris et beaucoup plus reçu de ces gens-là que ce que j’ai pu leur apporter. Je suis pas très original en disant ça, parce que tous les missionnaires qui font une expérience ici ou ailleurs, en contrée éloignée, disent la même chose. Je peux dire que je les ai aimés vraiment, et c’est avec le cœur gros que j’ai dû les quitter après seulement quatre mois passés auprès d’eux. Et j’étais très touché de voir que, sur le quai au départ, il y avait pratiquement la moitié de la population qui s’était rassemblée à neuf heures le soir pour me dire au revoir, pour me remercier… Ce sont des gens extrêmement reconnaissants.

Mgr Dorylas Moreau

À suivre dans le prochain billet.

Prochaine partie : Les visites à Kitcisakik

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