Culture matérielle et spiritualité chez les Autochtones

Photo : Pascal Huot

La culture matérielle chez les autochtones recèle une grande richesse1, où le sacré et le profane sont indissociables. S’il est accompagné d’un rituel bien précis, l’objet utilitaire permet de communiquer avec les ancêtres disparus ou encore avec l’esprit de certains animaux indispensables à la survie.

Pensons au tambour2 qui accompagne les chants et les danses, mais qui se révèle également un lien de rencontre avec l’animal à chasser. On retrouve également ce dialogue entre le chasseur et l’animal par l’intermédiaire d’un crâne de l’animal que l’on suspend à un arbre ou par la scapulomancie. « L’utilisation de l’omoplate de l’animal portée à la hauteur du feu permettait de prévoir les lieux où l’on pouvait les chasser. Les taches gravées sur l’os par la chaleur du feu révélaient ainsi leurs secrets3 ». Certains sacs à médecine et certaines amulettes peuvent servir à guérir ou à contrecarrer les desseins des mauvais esprits tout comme le hochet, la crécelle ou les poupées.

L’ethnologue Jean-Claude Dupont (1934-20164) va plus loin et précise que tous les éléments trouvent une part de spiritualité dès leur conception : « L’objet utilitaire amérindien naît de la volonté des disparus qui communiquent leurs conceptions de l’univers matériel à travers les rêves que font les vivants. Les personnes dans l’au-delà sont les guides de l’existence humaine grâce aux objets nécessaires à la quotidienneté et à la vie spirituelle qui reposent sur les expériences de vie des Anciens5 ».

Un univers vivant

De plus, le choix des matériaux utilisés pour la conception des outils prend une place importante6, car ils proviennent d’un univers vivant. Le bois comme la dent d’ours demeurent vivants. La peau de l’animal qui a servi à nourrir le chasseur et sa famille, une fois transformée en vêtement, communique son esprit à la personne qui le porte7.

Les formes également trouvent une part symbolique et spirituelle, dont le cercle, signe de la continuité et de l’harmonie. L’abri construit en rond représente par sa forme le cercle universel et veille à la suite du monde, car il constitue le lieu de rencontre entre les univers terrestre et cosmique où séjournent les esprits8.

L’objet peut également recevoir une force spirituelle supplémentaire après son utilisation. Car en plus du rituel de fabrication qui découle du rêve et de l’utilisation de matériaux magiques, si l’objet a contribué au succès de l’initiative, il acquiert une valeur supplémentaire. Par exemple, une pointe de flèche qui a servi à abattre un animal a plus de valeur qu’une pointe identique qui n’a pas encore été utilisée.

En définitive, comme le souligne Jean-Claude Dupont, ces quelques traits de la culture matérielle « ont perdu passablement de leur signification de nos jours, mais la tradition orale dans les milieux autochtones continue de remémorer leur souvenir et s’efforce à l’occasion de susciter leur existence dans le but de transmettre aux descendants l’univers matériel des anciens le plus authentique possible9 ».

Pour aller plus loin

Jean-Claude Dupont, Les Amérindiens au Québec. Culture matérielle, Éditions J. C. Dupont, 1993.

Laurent Jérôme et Élisabeth Kaine, « Représentations de soi et décolonisation dans les musées. Quelles voix pour les objets de l’exposition C’est notre histoire. Premières Nations et Inuit du XXIe siècle (Québec) ? », Anthropologie et Sociétés, vol. 38, no. 3, 2014, p. 231-252. [PDF en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/as/2014-v38-n3-as01745/1029026ar.pdf]

Jean-Louis Fontaine, Croyances et rituels chez les Innus. 1603-1650, Québec, Les Éditions GID, 2006.

René R. Gadacz, « Sacs de médecine », L’Encyclopédie Canadienne, 5 décembre 2019 (7 février 2006). [En ligne : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/bourses-sacrees]

Canadian Geographic, « La culture matérielle des Métis », Atlas des peuples autochtones du Canada, La Société géographique royale du Canada, 2018. [En ligne : https://atlasdespeuplesautochtonesducanada.ca/article/la-culture-materielle-des-metis/]

Élisabeth Kaine, « Les objets sont des lieux de savoir », Ethnologies, vol. 24, no. 2, 2002, p. 175-190. [PDF en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/ethno/2002-v24-n2-ethno530/006645ar.pdf]

Michel Noël, Art décoratif et vestimentaire des Amérindiens du Québec. XVIe et XVIIe siècles, Ottawa, Les Éditions Leméac, 1979.

Valérie Roussel, La culture matérielle dans l’espace domestique. Rupture et continuité identitaire chez des femmes autochtones à Québec, mémoire de maîtrise en ethnologie et patrimoine, Québec, Université Laval, 2015. [PDF en ligne : https://corpus.ulaval.ca/jspui/bitstream/20.500.11794/26618/1/31340.pdf]

Anne Lee Walters, L’esprit des indiens, Paris, Casterman, 1990.

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1. Il n’est aucunement question ici de dresser un inventaire exhaustif de la culture matérielle et des croyances des Autochtones de l’Amérique du Nord, mais bien de présenter, par un petit échantillon, une introduction des principes spirituels traditionnels qui guident leur relation avec le sacré et le surnaturel.

2. « Le père Paul Le Jeune, voulant savoir l’origine du tambour et pourquoi il était d’emploi si courant, se fit répondre par un vieillard « que peut estre quelqu’vn auoit eu en songe qu’il estoit bon de s’en seruir, et que de là l’vsage s’en estoit ensuivy ». Le tambour avait une valeur hautement sacrée. Instrument grandement considéré, chaque circonstance était prétexte à s’en servir », Jean-Louis Fontaine, Croyances et rituels chez les Innus. 1603-1650, Québec, Les Éditions GID, 2006, p. 67.

3. Ibid., p. 46.

4. Pour une biographie de Jean-Claude Dupont, voir Jean-Pierre Pichette, « Jean-Claude Dupont (1934-2016) », Rabaska, vol. 14, 2016, p. 197-201. [PDF en ligne : https://www.erudit.org/fr/revues/rabaska/2016-v14-rabaska02663/1037460ar.pdf]

5. Jean-Claude Dupont, Les Amérindiens au Québec. Culture matérielle, Éditions J. C. Dupont, 1993, p. 31.

6. « Dans ce contexte où l’homme a des liens étroits, par son esprit, avec le monde qui l’entoure et l’esprit de l’animal, les vêtements, les bijoux et les parures joueront un rôle religieux important », Michel Noël, Art décoratif et vestimentaire des Amérindiens du Québec. XVIe et XVIIe siècles, Ottawa, Les Éditions Leméac, 1979, p. 37.

7. Jean-Claude Dupont, op. cit., p. 33.

8. Ibid., p. 35-41.

9. Ibid., p. 57.


Pascal Huot est chercheur indépendant. Diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie, à l’Université Laval. Celle-ci a fait l’objet d’une publication intitulée Tourisme culturel sur les traces de Pierre Perrault, Étude ethnologique à l’Île aux Coudres. Ses résultats de recherche ont paru dans divers journaux, magazines et revues. En 2016, il a fait paraître Ethnologue de terrain aux Éditions Charlevoix.


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