Nanook of the North a 100 ans

Image tirée du film

L’an 2022 marque le centenaire du chef-d’œuvre Nanook of the North. Œuvre du réalisateur considéré comme le « père du documentaire », Robert Flaherty (1884-1951), ce long-métrage muet, au succès international, met en scène la vie quotidienne d’une famille inuite. Une première dans le genre.

Tourné au début du XXe siècle à Port Harrison – aujourd’hui Inukjuak1 dans le Nunavik – par le réalisateur Robert Flaherty2, reconnu aujourd’hui comme le « père du documentaire3 », le chef-d’œuvre4 Nanook of the North5, sorti en 19226, permet de suivre Nanook7 et sa famille dans les activités qui rythment leur existence : déplacement, chasse, dépeçage, fabrication d’un igloo, etc.

La réception du film se révèle excellente dès sa sortie. Le spectateur sympathise rapidement avec le destin du personnage principal, car Flaherty le présente avec une proximité favorisant l’authenticité; mais « il est fondamental d’être conscient que le reflet d’une réalité anthropologique parvient sur nos écrans après avoir traversé toute une série de filtres plus ou moins déformants8 ». En effet, entre les prises de vues et le montage, un discours est créé. Est-ce celui d’un documentariste ou celui d’un cinéaste de fiction?

Documentaire ou fiction ?

Le talent de cinéaste de Flaherty est indéniable9 et cette production donnera naissance au genre du cinéma ethnographique10. « On retrouve dans le film ethnographique ce qui caractérise le voyage, le rôle mythique ou fantasmatique qu’il peut jouer pour le spectateur qui n’a pas accès à cet “ailleurs”11 ». Mais le « caractère documentaire tant vanté des films de Flaherty apparaît comme dangereusement mystificateur et idéologiquement ambigu12 ». Le cinéaste prend de grandes libertés artistiques et idéologiques et ne présente jamais son œuvre comme une source scientifique de recherches anthropologiques.

Le document ethnographique devient ici divertissement.

La première scène de  Nanook of the North  est à cet égard très révélatrice. Nanook, qui paraît seul dans son Kayak, accoste sur la banquise et débarque. Il se tient droit, souriant devant la caméra. Puis, successivement, apparaissent dans l’ouverture du kayak puis débarquent sa femme, sa mère, son père, plusieurs enfants et un chien, qui étaient entassés, on le suppose – mais c’est impossible – aux extrémités de l’embarcation. L’effet est du plus haut comique et le trucage n’est guère apparent. Mais que vient faire cette scène dans l’économie du film ? Il s’agit sans doute d’une manière humoristique de présenter les personnages du film. Mais pourquoi cet humour, et pourquoi ce trucage ? Pour faire rire les spectateurs, pour les gagner, pour faire vendre13.

Son long métrage, aux visées commerciales assumées14, joue sur l’exotisme15 et le mystère de la vie dans le Grand Nord canadien. Et sur la survie de l’homme contre les éléments, dans un environnement hostile.

Pour personnifier le rôle de Nanook, il recrute un chasseur. Son vrai nom est Allariallak16. Plus qu’un acteur17 qui joue son propre rôle lors du tournage, il participe également à la production et à la technique18. « Flaherty made his first film in a way unique to him, in collaboration with the Eskimo subjects of the film, not, as has always been customary to the film industry, in collaboration with a crew. He hoped that the Inuit would accept and understand what he was doing and would work together with him as partners19. » Les protagonistes, mieux au fait de leur réalité, sont encouragés par Flaherty à faire des suggestions. « Étant donné que les Inuits étaient les autorités de leur propre vie, bon nombre de ces suggestions ont été intégrées au film20. » Bien que sans scénario écrit21, il présente une mise en scène, une « simulation22 » de la vie des Inuits.

Avec sa caméra intervenante23, Flaherty ne prétend pas que Nanook ne sait pas qu’il est filmé. La réalité est adaptée au besoin du tournage, notamment les séquences tournées au poste de traite qui trafiquent le réel pour obtenir l’authenticité souhaitée ou s’adaptent à lui : « Bien que la scène soit tournée au printemps, les Inuits portent encore leurs vêtements d’hiver. C’est que déjà à cette époque pour se vêtir dans la courte période de temps doux, on avait commencé à utiliser les cotonnades et autres textiles, alors que l’hiver le vêtement traditionnel cousu main dans l’igloo demeurait imbattable pour son confort24. » Le cinéaste use de trucages; Flaherty fait construire un demi-igloo pour avoir un apport de lumière suffisant pour les besoins de la caméra. Il y a également reconstitution du réel : il recrée des situations, refait plusieurs prises de certaines séquences et, naturellement, les interventions du montage participent à construire et à reconstruire l’histoire.

Cette mise en fiction de la réalité grâce à son découpage narratif permet la continuité du film25 et son dynamisme. Pensons à l’utilisation d’un montage de plans alternés rapidement pour les séquences où le spectateur voit des gros plans des chiens agressifs et les images de la découpe du phoque qui augmente l’intensité dramatique du moment. « Dans cette scène, les hommes qui s’acharnent sur le phoque et la femme qui les observe ne sont que les éléments complémentaires d’un fait dynamique, d’un ballet suggestif auquel le montage rythmé des plans du chien donne un caractère indiscutablement plus fantastique que celui du référent original26. »

Bien que le document affiche certaines manipulations du réel27 et que la vision proposée des Inuits ne soit pas entérinée par tous, il demeure que Nanook of the North marqua l’histoire du cinéma ethnographique et qu’il est aujourd’hui un docu-fiction d’archives indéniable. Témoignage sur un mode de vie révolu, il aura su conserver une trace de cette réalité et il aura inspiré à sa suite combien de réalisateurs, dont l’ethnologue-cinéaste Jean Rouch28 (1917-2004). De plus, certaines œuvres en réclament leur inspiration première : pensons à l’album studio de Frank Zappa, Apostrophe (1974) qui est écrit dans le but de raconter musicalement l’histoire du film ou la fiction réalisée par Claude Massot, Kabloonak (1994), drame biographique qui raconte le séjour de Robert Flaherty chez les Inuits pour le tournage de son long métrage.

Pour aller plus loin 

Richard Barsam, « Nanook of the North (1922) “The aggie will come first” », The Vision of Robert Flaherty, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1988, p. 12-27.

Gianfranco Bettetini, « Nanook of the North (G. Flaherty) : analyse de deux séquences », dans Travaux XLI, Cinémas et réalités, CIEREC et Université Saint-Étienne, 1984, p. 125-152.

Olivier Bitoun, « Robert Flaherty en quatre film », DVDClassik, 22 Septembre 2006 (En ligne : https://www.dvdclassik.com/critique/nanouk-l-esquimau-flaherty)

Norman Cohn et Zacharias Kunuk, Le journal de Knud Rasmussen, Igloolik Isuma Productions, Kunuk Cohn Productions, Barok Film, Téléfilm Canada, Danmarks Radio, Nunavut Independent TV Network, (2006) 2007.

André Dudemaine, « L’âme est un voyageur imprévisible », 24 images, no. 134, octobre-novembre 2007, p. 54-57.

Dean W. Duncan, « Nanook of the North », The Criterion Collection, 11 Janvier 1999, (en ligne : https://www.criterion.com/current/posts/42-nanook-of-the-north)

Bernard-Richard Émond, « Flaherty : une mise en scène qui se pose comme inexistante », Vues et bévues du cinéma ethnographique, Québec, département d’anthropologie, Université Laval, 1976, p. 54-58.

Robert Flaherty, Nanook of the North, Révillon Frères et Pathé Exchange, 1922, (En ligne : https://www.youtube.com/watch?v=1YurPw4euzM)

Pamela Hutchinson, « Le cinéma ethnographique », Cinéma en 30 secondes, Montréal, Hurtubise, 2019, p. 148.

Caroline Lechat, « Nanook L’Esquimau (1922, Robert Flaherty) », Les paysages dans le monde, Les régions de l’Arctique, 3 Juillet 2019, (En ligne : https://geographie-lechat.fr/2019/07/03/nanook-lesquimau-1922-robert-flaherty/)

Claude Massot, Kabloonak, Georges Benayoun, Paul Rozenberg, Pierre Gendron, 1994.

Paul Rotha et Jay Ruby (ed.), Robert J. Flaherty : A Biography, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1983.

Frank Zappa, Apostrophe, Discreet, 1974.

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1 https://www.makivik.org/fr/inukjuak/

2 Robert Joseph Flaherty. Pour une biographie, voir Paul Rotha et Jay Ruby (ed.), Robert J. Flaherty : A Biography, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1983.

3 Pamela Hutchinson, « Le documentaire », Cinéma en 30 secondes, Montréal, Hurtubise, 2019, p. 42.

4 Le film est classé 1, chef-d’œuvre, dans les cotes artistiques (1-7) de Médiafilm. [En ligne : https://mediafilm.ca/1921/nanouk]

5 Traduit en français par Nanook l’Esquimau. Avec son titre original (en anglais), deux sous-titres avaient été proposés : « Nanook of the North, which originally carried with it one of two possible subtitles – either A Story of Life and Love in the Actual Arctic or A Story of the Snowlands », Richard Barsam, « Nanook of the North (1922) “The aggie will come first” », The Vision of Robert Flaherty, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1988, p. 20.

6 L’on retrouve à certains endroits la mention 1921, mais la date de sortie est 1922. [En ligne : https://www.criterion.com/films/574-nanook-of-the-north]

7 Qui signifie ours en inuktitut.

8 Georges Nivoix, « Du réel à l’écran : le film ethnographique comme miroir déformant », dans Ethnologica Helvetica. 15, Berne, Société Suisse d’Ethnologie, 1991, p. 177.

9 Le réalisateur passé beaucoup de temps sur le terrain. Flaherty a dû y relever plusieurs défis techniques lors des tournages. Il développait ses pellicules sur place, pour ensuite les montrer aux protagonistes. Pour avoir une idée (par une fiction inspirée) des conditions du tournage, voir le film : Claude Massot, Kabloonak, Georges Benayoun, Paul Rozenberg, Pierre Gendron, 1994.

10 « Le cinéma ethnographique rend compte de la vie quotidienne des gens dans les sociétés du monde entier. (…)  Bien qu’elle présente des éléments de docufiction, cette œuvre est tenue pour l’une des premières manifestations du cinéma ethnographique », Pamela Hutchinson, « Le cinéma ethnographique », op. cit., p. 148.

11 Luc Andrié et Denis Corminboeuf, « La mise en scène du regard (1ère partie : le désir d’ordre) », dans Ethnologica Helvetica. 15, Berne, Société Suisse d’Ethnologie, 1991, p. 244.

12 Gianfranco Bettetini, « Nanook of the North (G. Flaherty): analyse de deux séquences », dans Travaux XLI, Cinémas et réalités, CIEREC et Université Saint-Étienne, 1984, p. 138.

13 Bernard-Richard Émond, « Flaherty : une mise en scène qui se pose comme inexistante », Vues et bévues du cinéma ethnographique, Québec, département d’anthropologie, Université Laval, 1976, p. 56.

14 On y vendait même des glaces Esquimau (Eskimo Pie) lors des représentations dans les cinémas. Notes de cours : Bernard Arcand, Anthropologie visuelle, ANT-20762, département d’anthropologie, Université Laval, Québec, hiver 2004, collection privée.

15 « Le travail du pionnier Robert Flaherty, à la fois observateur et metteur en scène parmi les Inuits du Grand Nord canadien, est caractéristique d’une tendance “exotique”, également populaire en Union soviétique », Pamela Hutchinson, op. cit., p. 42. Sans toutefois aller vers une folklorisassions dénaturante, sauf pour certaines scènes, dont celle du gramophone ou Nanook fait semblant de découvrir pour la première fois l’objet, bien qu’il ait déjà entendu de la musique auparavant. Ou encore l’utilisation des harpons uniquement, bien que les fusils soient déjà très rependus à l’époque pour la chasse.

16 Un an après (deux ans chez certains auteurs, dont Richard Barsam) le tournage du film, Allariallak est mort de faim lors d’une expédition de chasse au caribou.

17 Il était rémunéré pour son travail.

18 Il avait même appris à faire fonctionner la caméra.

19 Richard Barsam, « Nanook of the North (1922) “The aggie will come first” », The Vision of Robert Flaherty, Bloomington et Indianapolis, Indiana University Press, 1988, p. 17.

20 Dean W. Duncan, « Nanook of the North », The Criterion Collection, 11 Janvier 1999, (En ligne: https://www.criterion.com/current/posts/42-nanook-of-the-north)

21 C’était un réel défi de réussir une trame narrative avec un début et une fin pour ce type de document ethnographique.

22 « Although Sarris acknowledges that their collaboration prevented voyeurism, he overlooks the fact that it also obligated Nanook to help Flaherty create a view of Eskimo life that was both representation and simulation », Richard Brasam, op. cit., p. 18.

23 Notamment lorsque Nanook débarque de son traineau et va vers un trou sur la glace au loin. La caméra est déjà au-dessus du trou que Nanook semble chercher. Le trou avait été repéré avant la séquence. Notons que l’attente face au trou avant d’attraper le phoque n’est pas en temps réel.

24 André Dudemaine, « L’âme est un voyageur imprévisible », 24 images, no. 134, octobre-novembre 2007, p. 55.

25 Le narratif temporel est de facto faux. « À la grande différence de l’écrit, le cinéma enregistre les événements en temps réel. Grâce au montage de plans tournés en des lieux ou en des temps différents, il est capable de rendre compte de phénomènes plus longs que le fonctionnement de la caméra à la prise de vues. Mais même dans ce cas, la durée virtuelle qu’il fait vivre au spectateur est constituée de bribes de temps réel. Cette caractéristique fait sa force, puisque le public en tire l’impression légitime de vivre des situations “en direct”. Elle fait aussi ses limites », Georges Nivoix, op. cit., p. 180.

26 Gianfranco Bettetini, op. cit., p. 136.

27 « Qu’importe si, par exemple, la scène du harponnage du phoque est montée à partir de métrage tourné pendant différentes chasses : nous n’en voyons que mieux les différentes opérations », Bernard-Richard Émond, op. cit., p. 56.

28 Pour avoir un aperçu du travail de Jean Rouch, voir CNRS Images. [En ligne : https://images.cnrs.fr/archives/jean-rouch-un-ethnologue-cineaste]

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Pascal Huot est chercheur indépendant. Diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie, à l’Université Laval. Celle-ci a fait l’objet d’une publication intitulée Tourisme culturel sur les traces de Pierre Perrault, Étude ethnologique à l’Île aux Coudres. Ses résultats de recherche ont paru dans divers journaux, magazines et revues. En 2016, il a fait paraître Ethnologue de terrain aux Éditions Charlevoix.

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