La mission : à l’aube d’un retournement

Marilyne Roy et sa famille | Photo : Courtoisie

À Kuujjuaq, c’est l’aube au moment où j’écris ces lignes, censées conclure une réflexion tripartite sur la mission (voir partie 1 et partie 2). Baignée dans les premières lueurs de ce jour nouveau, alors que la maisonnée est encore endormie, je contemple le village et, derrière, la rivière Koksoak encore gelée. Le territoire, appelé nuna par le peuple inuit, s’étend à perte de vue1.

Télécharger l’article en version pdf.

Je laisse cette beauté transcendante me pénétrer et m’entraîner dans un lieu où tout est présence, « tout est lié2 ». Vous êtes là, avec moi. Nous sommes ensemble, unis à tant d’autres vivants qui, inspirés d’un même souffle créateur et libérateur – le Souffle du Ressuscité –, prennent part au processus d’engendrement de la création nouvelle.

Dans le dialogue naissant du silence qui m’enveloppe, j’entends une voix; celle de Nemonte Nenquimo, leader waoranie de l’Équateur et défenseuse de l’Amazonie. Nourrie à même l’aube amazonienne, gorgée de rêves et de visions à partager, sa voix me rejoint là où je suis. Elle s’adresse à moi, à nous3. Sa sagesse, héritée de l’amour millénaire de son peuple envers leur terre, résonne en moi et m’enseigne. Elle m’introduit dans sa relation vitale et intime avec la création. Dans son amour, dans sa douleur, dans sa colère. Sa parole, en résonance avec celles des peuples autochtones du monde, cherche à percer notre nuit, à dissiper nos aveuglements à propos du saccage infligé à la terre – et inséparablement aux peuples autochtones qui vivent au plus près d’elle. Par-delà les injustices dénoncées, elle révèle le trouble qui en est à la source, tel un médecin pose un diagnostic à partir des symptômes manifestés :

And I have learned enough (and I speak shoulder to shoulder with my indigenous brothers and sisters across the world) to know that you have lost your way, and that you are in trouble (though you don’t fully understand it yet) and that your trouble is a threat to every form of life on earth 4.

Et elle continue:

In all these years of taking, taking, taking from our lands, you have not had the courage, or the curiosity, or the respect to get to know us. To understand how we see, and think, and feel, and what we know about life on this earth 5.

As Indigenous peoples, we are fighting to protect what we love —our way of life, our rivers, the animals, our forests, life on Earth— and it’s time that you listen to us 6.

L’heure est venue de prêter l’oreille à leur parole.

* * *

Dans les lumières de cette aube, la perspective sur la mission s’élargit sans cesse, jusqu’à embrasser les dimensions de l’horizon infini se déployant bien au-delà des limites de mon regard. Elle se dérobe au fantasme de la posséder en propre, de la réduire à « notre mission » pour retourner à sa source : Dieu, son amour, sa compassion. Une origine qui échappe à notre main-mise, à notre maîtrise, à notre saisie. Honorer cette altérité radicale de la mission, laquelle est fondamentalement celle de Dieu – le Tout-Proche et le Tout-Autre à la fois –, rend humble et appelle à l’écoute. Nous nous découvrons alors envoyés en mission en tant que témoins, c’est-à-dire appelés d’abord à reconnaître comment le Ressuscité est à l’œuvre en toutes choses, au-delà de nous-mêmes, des frontières de ce que nous sommes et de ce que nous connaissons. Cette relation à l’origine nous resitue à notre juste place dans la création. Elle nous convie à célébrer la diversité comme un don, béni de Dieu, et à reconnaître en l’autre – qu’il soit un humain, un territoire… – une terre sacrée devant laquelle il convient de se déchausser. La rencontre de l’autre devient alors un véritable chemin de découverte de Dieu. Cette prise de conscience nous rappelle que, comme humains créés à la ressemblance de Dieu et appelés à cultiver et à prendre soin de la création, nous faisons partie d’elle. Elle nous invite à reconnaître que, s’il y a appel à la « dominer7 », ce ne peut être qu’à la manière de Celui qui fut élevé de terre8, lui dont le regard de compassion et de pardon guérit du mal de la haine, de la peur, de la violence. Pour nous, chrétiens et chrétiennes, la seule domination possible est celle de l’amour, du service, de l’humilité et de la compassion. À l’image de Celui qui inspire notre vie, Jésus le Christ.

* * *

En regardant l’Église catholique du Canada et du Québec dans cette lumière de l’aube, dont je fais aussi partie, je ne me peux m’empêcher de voir son besoin de guérison.

L’Église catholique est arrivée sur ce territoire en tant qu’alliée des puissances coloniales européennes. Son projet d’évangélisation fut intimement lié à celui de civiliser les Premières Nations, jugées comme « païennes », et de coloniser le territoire. Un tel passé, incluant notamment la complicité de l’Église catholique dans le projet des écoles résidentielles dont l’intention avouée visait l’assimilation des peuples autochtones, ne peut que laisser des traces. Mais l’heureuse nouvelle est qu’il n’est jamais trop tard pour se retourner. Il est toujours possible de s’engager dans un chemin de metanoia.

Doctrine de la découverte

Le premier contact de l’Église catholique avec ce territoire et ses habitants, tout comme celui des puissances coloniales qu’elle accompagnait, fut imprégné par la doctrine de la découverte. Justifiée par le concept de terra nullius, selon lequel les territoires découverts étaient considérés sans maîtres, cette doctrine est selon Arthur Manuel « un outil (ou plutôt une fiction juridique) en apparence inoffensif qui a permis aux Européens de prendre possession des terres [autochtones]9». Toujours selon Manuel, cette doctrine a été et demeure la « feuille de vigne juridique servant à dissimuler la réalité d’un vol en bonne et due forme10 ». Elle fonde donc et perpétue une injustice à l’égard des peuples autochtones. Elle fut d’ailleurs répudiée dans le Rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, en 1991, puis condamnée publiquement par l’Instance permanente des Nations unies, en 2011. Mentionnons aussi qu’en 2016, un regroupement de différents organismes de l’Église catholique, incluant notamment la Conférence des évêques catholique du Canada et le Conseil autochtone catholique du Canada, a réagi à cette doctrine afin de la rejeter11.

Cette doctrine de la découverte dissimule une volonté de domination se réalisant notamment par l’affirmation de la possession : possession du territoire, possession de ses habitants12. Plusieurs exemples pourraient illustrer ce fait. D’entrée de jeu, évoquons simplement ce que Leanne Betasamosake Simpson nomme ainsi : « the continual colonial mapping and erasing of Indigenous presence within this space13 », faisant référence au processus colonial qui continue de déposséder les Premières Nations de leur territoire tout en tentant d’éradiquer les traces de leur présence plurimillénaire sur celui-ci et, tout aussi radicalement, dans l’imaginaire des citoyens canadiens.

De fait, un tel processus n’a pu se perpétuer dans le temps qu’en produisant des représentations susceptibles de dissimuler l’injustice et de satisfaire l’imaginaire du peuple canadien. Nous n’avons qu’à revisiter la manière dont nous avons appris l’histoire sur nos bancs d’école pour reconnaître que ces récits sont pétris par cette doctrine de la découverte : jusqu’à tout récemment, n’apprenions-nous pas encore aux enfants qu’en 1534, Jacques Cartier avait découvert le Canada? Encore aujourd’hui, la représentation commune des citoyens canadiens concernant le territoire n’ignore-t-elle pas le fait que, pour la grande majorité d’entre nous, nous nous situons sur des territoires autochtones non cédés?

En tant que citoyens canadiens, nous devons tous entamer un travail de grand ménage de nos représentations du territoire ou, pour le dire autrement, de décolonisation de nos mentalités. Nous devons nous départir des récits qui ont colonisé nos mentalités et ont contribué à effacer les peuples autochtones de leurs territoires, ou à les réduire aux stéréotypes coloniaux.

Pour l’Église catholique du Québec et du Canada, un tel travail de grand ménage des représentations du territoire est tout aussi nécessaire. Il ouvrirait des pistes d’actions concrètes pour s’engager dans une justice réparatrice en vue d’une « réconciliation », comme nous y a invité la Commission de vérité et réconciliation. Se dégager de représentations du territoire issues de la doctrine de la découverte, et poser des gestes symboliques pour le signifier14, serait une manière forte pour l’Église de marquer sa volonté de se dégager résolument du projet colonial qui fut à l’origine du Canada. L’alliance de l’Église catholique avec la logique coloniale doit être définitivement et pleinement dissoute, et ce, afin que l’Église puisse notamment devenir ce qu’elle est appelée à être de par Celui qui l’a fait naître : une Église faisant corps avec ceux qui sont opprimés, faisant alliance avec eux pour la reconnaissance de leurs droits, de leur dignité inaliénable et du don irremplaçable qu’ils sont au sein de la grande communauté des vivants. Comme chrétiens du Canada et du Québec, la mission de Dieu nous appelle à embrasser les fractures présentes sur le territoire où nous avons les pieds, à les recevoir comme les signes que quelque chose de neuf demande à naître en nous et dans le monde. Telles des sages-femmes, nous devons apprendre à lire les signes de ce travail d’enfantement et à l’accompagner.

Vers la reconnaissance des peuples autochtones

La reconnaissance des peuples autochtones comporte plusieurs dimensions.

Elle comporte d’abord une dimension de droit: toute volonté de réconciliation et de paix doit se fonder sur la justice, sous peine de ne demeurer que discours vides et insignifiants. L’Église, tant aux niveaux institutionnel que communautaire et individuel, doit devenir une actrice dans la reconnaissance des droits des peuples autochtones, notamment de leurs droits territoriaux. C’est sa responsabilité, d’abord afin d’entrer réellement dans un processus de justice réparatrice.

Pour l’Église, cette reconnaissance implique aussi une dimension de foi. Ce qui signifie d’abord reconnaître leurs cultures et leurs sagesses comme des dons à célébrer et à accueillir pour nous laisser transformer. Nous ne sommes pas les propriétaires du don de Dieu, et nous ne l’avons jamais été, malgré la prétention missionnaire qui a longtemps habité l’Église, selon laquelle on affirmait « hors de l’Église, point de salut ». Le don de Dieu s’exprime et se donne dans la diversité de sa création, attendant d’être reçu. Une telle considération implique alors, comme l’écrit André Beauchamp, que « nous avons beaucoup à apprendre des traditions spirituelles amérindiennes. Nous les avons souvent méprisées, rejetées, combattues. Il faudrait en redécouvrir toute la richesse pour notre propre guérison. Vraiment, l’heure est au dialogue15. »

Oui. L’heure est venue d’accueillir les peuples autochtones qui, chacun dans leur langue et leur culture, nous disent qu’ils sont « les enfants de la terre et ses défenseurs16 ». L’heure est venue de les reconnaître comme de véritables médiateurs dans notre relation au Créateur, avec sa création, avec ce que nous sommes appelés à être profondément.

C’est l’aube. L’heure puissante du jour qui nous fait entrevoir ce qui demande encore à naître en nous, dans le monde. L’heure où notre besoin de guérison est accueilli. L’heure où le besoin de l’autre pour avancer sur les voies de la guérison est reconnu.

Une voix murmure une promesse au fond de notre cœur.

François, Nemonte Nenquimo, Joyce Echaquan, Ghislain Picard, Elisapie Isaac, André Beauchamp, Arthur Manuel, An Antane Kapesh, Leanne Betasamoke Simpson, Georges Sioui, Sheila Watt-Cloutier… Leurs voix s’harmonisent et nous appellent. Elles nous convient à un retour aux sources, à repasser par les origines pour retrouver notre chemin. Celui de ce que nous sommes appelés à être au sein de cette création, personnellement et ensemble. De ce que nous sommes appelés à célébrer dans la diversité de notre belle maison commune.

____________________

1. Le mot inuktitut nuna est souvent traduit en français par le mot territoire. Comme le souligne Louis-Edmond Hamelin, cette traduction comporte néanmoins plusieurs pièges, puisqu’on l’assimile avec une conception occidentale du territoire, telle qu’on la trouve dans le Code civil : une étendue de terre considérée comme un bien, séparé de la personne, que l’on peut acheter ou vendre, ou encore exploiter et détruire. Pourtant, dans la culture inuit, nuna va bien au-delà de cette conception instrumentale du territoire, puisque ce terme incorpore la personne et le peuple. Nuna n’est donc pas extérieur au peuple Inuit, mais plutôt la maison qui incorpore toutes les dimensions de sa vie.

2. Encyclique Laudato Si’ du pape François (no 92)

3. Voir : https://www.amazonfrontlines.org/rights/nemonte_nenquimo_letter/

4. Traduction libre : « Et j’ai appris suffisamment (et je parle en solidarité avec mes frères et sœurs autochtones du monde entier) pour savoir que vous avez perdu votre chemin, et que vous êtes dans le trouble (quoique vous ne le compreniez pas encore vraiment) et que votre problème est une menace pour toutes les formes de vie sur Terre. »

5. Traduction libre : « Durant toutes ces années à prendre, prendre, prendre à même nos terres, vous n’avez pas eu le courage, ni la curiosité, ni le respect de nous connaître. Comprendre comment nous voyons, pensons et ressentons, et ce que nous savons de la vie sur cette terre. »

6. Traduction libre : « En tant que peuples autochtones, nous luttons pour protéger ce que nous aimons – notre mode de vie, nos rivières, les animaux, nos forêts, la vie sur Terre – et il est temps que vous nous écoutiez. »

7. Cf. Genèse 1, 28 : « Dieu les bénit et leur dit : “Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la; dominez sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre.” » (Traduction : Bible de Jérusalem)

8. Cf. Jean 3, 14 : « Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme, afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle. » (Traduction : Bible de Jérusalem)

9. MANUEL, Arthur, Décoloniser le Canada, Écosociété, 2015, p. 19.

10. MANUEL, Arthur, Ibid., p. 19

11. Voir le document préparé par la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC), le Conseil autochtone catholique du Canada, l’Organisation catholique canadienne pour le développement et la paix et la Conférence religieuse canadienne : https://www.cccb.ca/wp-content/uploads/2017/11/reaction-catholique-doctrine-de-la-decouverte-et-tn.pdf.

12. À titre d’exemple, évoquons simplement le style d’écriture se trouvant dans les Relations jésuites, faisant l’usage du possessif : « Nos sauvages… » Dans SIOUI, Georges, Les Hurons-Wendat : L’héritage du Cercle, À propos, Les Presses de l’Université Laval, p. 175 et 243. Ce rapport possessif à l’égard des Premières Nations est aussi dénoncé implicitement dans le document Trousse d’outils pour les alliés aux luttes autochtones, à la rubrique « Des choses qu’on ne doit pas dire » (p. 6), où on mentionne : « Les peuples autochtones du Canada » ou « Nos peuples autochtones ». On précise alors : « Aucune personne ni le Canada possède les Peuples autochtones de l’île de la Tortue. Essayez plutôt de dire “Les peuples autochtones de ce que nous appelons maintenant le Canada.” »

13. BETASAMOSAKE SIMPSON, Leanne, Dancing on our turtle’s back. Stories of Nishnaabeg re-creation, resurgence and a new emergence, ARP books, Winnipeg, 2011, p. 96. Version française : Danser sur le dos de notre tortue, Varia Québec, 2018.

14. À ce sujet, mentionnons le choix de Kairos Canada d’indiquer sur quels territoires autochtones se situent ses bureaux et ses membres. Aussi, en prélude à un webinaire intitulé « Nouvelles avenues pour la solidarité avec la Palestine », le Centre justice et foi a aussi fait la démarche de nommer sur quels territoires autochtones il se situait. Ce sont là des gestes très signifiants et symboliques qui pourraient inspirer l’institution de l’Église catholique.

15. BEAUCHAMP, André, « À l’écoute de la spiritualité amérindienne », Prions en Église, 3 janvier 2021, p. 35.

16. MANUEL, Arthur, Ibid., p. 254.

____________________

Marilyne Roy est titulaire d’une maîtrise en théologie de l’Université Laval.  Elle a aussi une formation en accompagnement spirituel du Centre de spiritualité Manrèse, où elle a d’ailleurs travaillé de 2013 à 2017. En 2017, avec sa jeune famille et son conjoint Jonathan, elle a quitté Québec pour s’installer dans le village inuit de Kuujjuaq, au Nunavik. Depuis, elle y exerce le rôle de coordonnatrice de la mission catholique Notre-Dame-de-Fatima.  Elle est la mère de trois jeunes enfants : Alexis, Nicolas et Olivier.

__________________

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *