La première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation à Kuujjuaq

Marche à Kuujjuaq | Photos : Jonathan Blais

Depuis plusieurs années déjà, la Journée du chandail orange est soulignée dans la communauté de Kuujjuaq. Mais qu’en est-il de cette première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation? Jonathan Blais et Marilyne Roy, qui vivent sur place depuis plusieurs années, nous racontent leur expérience directe. Cette première laisse de nouveau résonner un appel pressant à nous engager activement dans un mouvement de « révolution de nos cœurs et de nos mentalités ».

Jonathan

Chaque année, la journée du 30 septembre est soulignée dans la communauté de Kuujjuaq. Par exemple, dans les écoles, enseignants et élèves sont invités à porter la couleur orange et à organiser des activités de sensibilisation (témoignages de survivantes et de survivants, etc).

Cette année, avec les découvertes de sépultures non identifiées d’enfants autochtones, lesquelles ont mené à l’instauration de la Journée nationale de la vérité et la réconciliation (JNVR), cette journée commémorative a revêtu un caractère d’autant plus important. D’abord, soulignons que la décision du gouvernement de la CAQ de ne pas faire de cette journée un jour férié a suscité des réactions dans la communauté. L’élément central et commun de toutes celles que nous avons entendues visait le manque de reconnaissance de ce gouvernement à l’égard des peuples autochtones de la province. Par-delà l’expression de ces individus sur les médias sociaux, les décisions que des institutions Inuites ont prises ont aussi été très signifiantes. Par exemple, nous, les employés de la Commission scolaire Kativik Ilisarnilirinik, avons reçu un courriel le 29 septembre de la part de la directrice générale, Harriet Keleutak :

« Demain est la Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. C’est un jour férié pour les employeurs régis par le gouvernement fédéral. Puisque toutes les autres organisations Inuites prévoient fermer leurs bureaux, j’ai décidé d’autoriser un jour de congé pour tous les employés de Kativik Ilisarniliriniq. Ceci est pour démontrer au gouvernement du Québec que, en tant qu’autochtones, nous méritons cette reconnaissance et que nous voulons montrer à nos employés que nous nous soucions d’eux. » (Harriet Keleutak, Lettre de service du 29 septembre 2021, directrice générale)

Dans les écoles Pitakallak et Jannimarik, la Journée du chandail orange a donc été soulignée la veille, soit le 29 septembre. À l’école Jannimarik, où j’enseigne, la journée était divisée en deux temps. En avant-midi, les élèves étaient avec leurs enseignants titulaires, alors qu’en après-midi, ils étaient invités à prendre part à une marche dans le village.

Mes trois collègues du deuxième cycle du secondaire et moi, nous avions décidé de mettre en commun nos activités et de faire en sorte que les élèves puissent bénéficier d’une variété d’activités. Dans une classe, les jeunes étaient invités à confectionner des pancartes en vue de la marche de l’après-midi; dans une autre, ils étaient plutôt conviés à prendre soin d’eux par le biais d’activités de coiffure et de manucure; dans une troisième, on organisait plutôt des jeux de société et, finalement, pour ma part, je proposais le visionnement du film Je m’appelle humain. Ce documentaire de Kim Obomsawin suit le parcours de la poétesse innue Joséphine Bacon dans ses réflexions et ses poèmes, amenant ainsi le spectateur au cœur de la toundra du Nitassinan1 en alternance avec des épisodes de sa vie dans la métropole montréalaise. Se laisser porter par le rire et le regard de cette femme, elle-même survivante des pensionnats, amenait, à mon sens, une certaine paix. Toutefois, je me doutais bien que, par rapport aux activités proposées par mes collègues, le visionnement d’un documentaire ferait sûrement piètre figure auprès de jeunes adolescents…

À ma grande surprise, trois élèves assez turbulents se sont présentés dans ma classe et ont pris le risque de s’asseoir et de regarder quelques minutes du documentaire. Finalement, ils y sont restés jusqu’à la fin, et j’étais fasciné par leur écoute… Tout s’arrêtait quand nous étions plongés dans la toundra, plus aucune parole échangée ni aucun texto envoyé. Seuls existaient le silence et le plaisir de se retrouver là où ils sont en paix : dans la toundra. Je vais me rappeler cette expérience encore longtemps. À la suite du visionnement, ces trois élèves ont pris une carte du Québec et m’ont parlé des rivières à parcourir l’hiver pour aller dans les régions présentées par Joséphine Bacon. Ils m’ont raconté des histoires et des souvenirs. Ils ont été fasciné de voir tout le territoire parcouru par les Innus.

L’activité des pancartes a également été une belle réussite. Alors que l’enseignante en charge s’attendait à une activité qui durerait au maximum 1 heure, des élèves sont demeurés dans son local tout l’avant-midi à réfléchir aux messages qu’ils voulaient véhiculer et à confectionner leurs pancartes.

D’autres types d’activités furent organisées à l’école. Par exemple, dans la classe de notre fils Alexis (4e année du primaire), la grand-mère d’une élève a été invitée à venir partager avec les enfants son témoignage sur sa propre expérience des pensionnats.

La marche qui a eu lieu dans l’après-midi s’est déroulée dans une ambiance festive. Les jeunes étaient fiers de marcher et de montrer leurs couleurs. Les pancartes étaient portées bien hautes et des qilaurjautiit, c’est-à-dire des tambours inuit, rythmaient notre marche. Nous nous sommes dirigés vers la mairie pour ensuite retourner vers l’école en passant par le centre-ville. Tout au long de la marche, des personnes sortaient de leur maison et de leur commerce afin de regarder les élèves marcher. Certains élèves de secondaire 4 avaient décoré un pick-up en orange et sont venus nous encourager sur le trajet !

* * *

Marilyne

J’ai d’abord entendu le son lointain des qilaurjautiit. Puis, je me suis empressée de monter à l’étage pour regarder les jeunes de Jannimarik marcher. Ils étaient là, tous ensemble, debout, en mouvement dans leur histoire, dans leur présent, les mains chargées de dignité, de résilience, d’espoir. En les regardant, j’entendais l’écho de Samian : « Faudra dire à nos enfants que le monde leur appartient2. » Leur marche rendait visible le travail patient de la parole de leurs aînés en eux. Leur parcours dessinait l’avenir, pointait vers l’horizon qui nous attire et nous convoque tous. Justice et dignité pour tous. Chaque enfant compte.

Cette vision m’a profondément émue.

Elle s’est prolongée et approfondie lors de la marche qui avait lieu le lendemain, le 30 septembre, Journée nationale de la vérité et de la réconciliation. L’après-midi était magnifique, et plus encore les quelques centaines de personnes rassemblées pour marcher ensemble. Mon regard était sans cesse attiré vers la contemplation des femmes inuites avec leurs enfants, comme si, à travers eux, nous pouvions entendre les battements de cœur du mouvement qui nous entraînait : l’amour qui donne la vie, qui en prend soin et la protège, qui désire le bonheur plein et vrai pour l’autre. L’amour qui devient résistance créatrice pour ouvrir les chemins de justice et de dignité pour tous, pour dégager l’avenir de tout ce qui l’entrave.

Tunu Napartuk, ancien maire du village et maintenant engagé au sein de la commission scolaire, a fait une prière en inuktitut avant le départ des marcheurs de tous âges et de tous milieux. Avec notre petite famille, nous avons donc marché en solidarité avec toutes les personnes qui étaient présentes, et aussi avec toutes celles qui soulignaient cette journée en se rassemblant en famille sur « le land ». L’ambiance était joyeuse. Les gens sortaient de leur maison pour saluer et rejoindre les marcheurs. Les enfants circulaient à vélo, leurs rires et leur vitalité témoignant de la puissance créatrice à l’œuvre en chacun et chacune et dans le monde.

Rendus à destination, thé, bannique et autres collations attendaient les marcheurs. La marche s’est conclue par un cercle de parole où des aînés du village se sont adressés à nous. Ils nous ont parlé de leur histoire, mais surtout du présent et de l’avenir. De l’importance de s’ouvrir à la guérison, notamment en redécouvrant le pouvoir guérisseur de Nuna3. Surtout, comme nous l’a rappelé une aînée du village, la réconciliation est un processus qui appartient à chacun et chacune de nous et qui doit devenir un engagement à poursuivre jour après jour.

Cette première JNVR laisse de nouveau résonner un appel pressant à nous engager activement dans un mouvement de « révolution de nos cœurs et de nos mentalités4 », pour reprendre l’expression de Ghislain Picard lors de la marche « Justice pour Joyce », il y a un peu plus d’un an. À la mission Notre-Dame-de-Fatima de Kuujjuaq, cette première JNVR aura été un tremplin pour aller de l’avant dans le mouvement qui en est à l’origine. Nous avons lancé l’invitation aux personnes du réseau de la Mission à former un groupe qui serait comme un « laboratoire de révolution de nos cœurs et de nos mentalités ». Ces laboratoires se voudront des espaces pour nous entraider à ouvrir nos oreilles et notre cœur aux voix autochtones. A partir de cette posture d’écoute, nous chercherons à entrer dans un processus de grand ménage de nos représentations, que l’on pourrait aussi appeler un processus de décolonisation de nos mentalités. Nous espérons d’une telle démarche qu’elle puisse nous aider à grandir en lucidité et en conscience afin que nous puissions devenir de plus en plus véritablement des alliés des peuples autochtones dans leur quête de justice.

Ce petit groupe attend donc la fin du grand confinement, dans lequel nous sommes plongés depuis maintenant plus de deux semaines, avant d’entamer officiellement ses rencontres. Nous sommes impatients de poursuivre ce travail ensemble. Bien que notre itinéraire nous soit en quelque sorte encore voilé, nous savons qu’en choisissant de marcher ensemble dans l’apprentissage de l’écoute bienveillante et compatissante, le chemin ne pourra qu’être source de transformations profondes, durables et heureuses, en nous et autour de nous.

Et vous, comment avez-vous vécu la première JNVR ? Et comment continue-t-elle de vous convoquer aujourd’hui ? Nous serions bien heureux de vous lire !

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1. Territoire traditionnel innu couvrant, au Québec, les régions du Saguenay–Lac-Saint-Jean et de la Côte-Nord.

2. Paroles de Samian dans la chanson Tchinanu de Kashtin, album Face à la musique, 2010.

3. Le mot inuktitut nuna est souvent traduit en français par le mot territoire. Comme le souligne Louis-Edmond Hamelin, cette traduction comporte néanmoins plusieurs pièges, puisqu’on l’assimile avec une conception occidentale du territoire, telle qu’on la trouve dans le Code civil : une étendue de terre considérée comme un bien, séparé de la personne, que l’on peut acheter ou vendre, ou encore exploiter et détruire. Pourtant, dans la culture inuit, nuna va bien au-delà de cette conception instrumentale du territoire, puisque ce terme incorpore la personne et le peuple. Nuna n’est donc pas extérieur au peuple inuit, mais plutôt la maison qui incorpore toutes les dimensions de sa vie.

4. « C’est une révolution de nos cœurs et de nos mentalités que cela prend, et c’est uniquement grâce au mouvement que nous amorçons aujourd’hui […] que la classe politique n’aura d’autre choix que de se ranger derrière nous. » (Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, lors du rassemblement « Justice pour Joyce » tenu à Montréal le 3 octobre dernier)

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