Lelawala, l’Iroquoienne qui sombra dans les chutes du Fer à cheval

Du côté canadien, les chutes du Fer à cheval (Horseshoe) sur la rivière Niagara | Photo : Pascal Huot

Tout le monde connaît les immenses chutes Niagara, en Ontario, qui déversent avec fracas environ 168 000 mètres cubes d’eau à la minute d’une hauteur de 57 mètres. Leur toponyme peut d’ailleurs se traduire par «tonnerre d’eau». Mais qui connaît la légende de Lelawala, associée en particulier à une des trois chutes de ce haut lieu touristique?

Reliant les Grands Lacs Érié et Ontario, les chutes de la rivière Niagara (Niagara Falls) sont constituées d’un ensemble de trois chutes réparties sur la frontière canado-américaine, entre la province de l’Ontario au Canada et l’état de New York aux États-Unis : les chutes américaines (American Falls), les chutes du Voile de la Mariée (Bridal Veil Falls) ainsi que les chutes du Fer à cheval (Horseshoe). Ces dernières sont les plus larges avec leurs 675 mètres. Le toponyme Niagara provient de l’iroquois Onguiaahra, pouvant se traduire par « tonnerre d’eau »1. Une légende amérindienne a pris naissance autour de ce site touristique emblématique désormais incontournable2, plus particulièrement à la hauteur des chutes du Fer à cheval (Horseshoe).

Photos : Pascal Huot

Le tragique destin de Lelawala

Lelawala, une magnifique jeune femme de la nation iroquoise3 pacifique des Neutres4 vivant dans toute la péninsule du Niagara, est fiancée de force par son père. L’homme à qui on la destine, bien que considéré comme brave, ne suscite que le mépris chez elle. Voyant l’inévitabilité de son mariage, elle choisit de s’offrir à son véritable amour, He-No5, le dieu du tonnerre. Ce dernier vit à l’intérieur d’une grotte située derrière la partie la plus large des chutes, celles prenant la forme d’un fer à cheval.

Décidée à rejoindre son amoureux, seule dans son canot d’écorce, Lelawala pagaie jusqu’aux rapides de la rivière Niagara où elle chavire. Alors que son corps est emporté par la puissance du courant, He-No la rattrape au bord du gouffre et la met à l’abri dans son sanctuaire, réunissant ainsi à jamais leurs esprits.

Différentes versions pour les touristes

Comme dans bien des légendes amérindiennes de tradition orale, celle de Lelawala6 comporte son lot de variantes. Dans certaines versions, le dieu du tonnerre est un roi et Lelawala, une princesse ou une servante. Parfois, Lelawala doit combattre un immense serpent7 qui terrorise sa nation, mais dans une version beaucoup moins poétique, elle est simplement la victime d’un bête accident de canot. Deux variantes cependant sont plus répandues.

Dans l’une d’elles, Lelawala est une veuve attristée inconsolable qui n’accepte pas la mort de son mari et décide, dans un deuil suicidaire8, de se jeter dans les eaux tumultueuses de la Niagara. He-No la secourt et la transporte chez lui sous les chutes. Demeurant avec le dieu tonnerre et ses fils, elle tombe amoureuse du fils cadet avec qui elle a un garçon.

Enfin, une autre interprétation touristique « européanisée9 » prétend que Lelawala, fille du chef Eagle Eye, a été offert en sacrifice humain cérémoniel pour apaiser leur dieu. Certains guides touristiques présentent cette vision raciste de l’histoire : « Il y a bien longtemps, les chutes se nourrissaient uniquement de quelques vierges indiennes que les Iroquois sacrifiaient à Niagara, « le Grand Tonnerre des eaux »10 ». Cette version est fortement contestée11, car elle préjuge de la pratique du sacrifice humain chez les Iroquoiens.

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1. Ou « le détroit », « embouchure », « eaux tonitruantes » ou encore « langue de terre », selon ce qu’il désigne, il n’existe pas de consensus sur le sujet. « It is believed that Niagara is a derivative of the Iroquoian word, « Onguiaahra », which was anglicized by missionaries. The name appears on maps as early as 1641. The generally accepted meaning is, « The Strait ». Some think it was derived from the narrow waterway that flows north from Lakes Erie to Lake Ontario. Early maps do not refer to the Niagara River but the Niagara Strait, which is more correct. Others believe the word Niagara is taken from another native word meaning, « Thundering Waters ». Another theory of the name’s origin suggests Niagara is derived from the name given to a local group of Aboriginals, called the Niagagarega people. Regardless, wherever the word comes from, Niagara is another word for anything powerful.  Hopefully, we all agree. » (https://www.niagarafallstourism.com/blog/where-does-the-word-niagara-come-from/)

2. Notamment des jeunes mariés du monde entier. La tradition populaire soutient que cette mode aurait été lancée par le frère de Napoléon, Joseph Bonaparte, qui y a séjourné lors de sa lune de miel.

3. Voir « Iroquois Confederacy » dans Encyclopaedia Britannica, (https://www.britannica.com/topic/Iroquois-Confederacy).

4. « Ils étaient appelés Neutres par les Français, qui observaient que la tribu restait neutre dans la plupart des conflits entre les Hurons-Wendats et les Haudenosaunee. En plus de la chasse et de la pêche, les Neutres cultivaient des courges, des haricots et du maïs, et leurs villages comprenaient des maisons longues. En 1647, plusieurs villages neutres sont conquis par les Sénécas sur la rive est du Niagara. Plus tard, au début des années 1650, d’autres villages sont détruits par les Haudenosaunee. Ces attaques, combinées aux épidémies de variole de 1638-1640, font que la population des Neutres a largement cessé d’exister. » Ronald J. Dale, « Niagara-on-the-Lake », L’Encyclopédie Canadienne, 24 octobre 2012 (19 novembre 2020). [En ligne : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/niagara-on-the-lake]

5. Également orthographié « Hinum ».

6. Également orthographié « Lela Wala », elle est aussi connue sous l’appellation « demoiselle de la brume » ou « la servante brume » (Maid of the Mist, du même nom que l’attraction touristique des bateaux).

7. Dont celle destinée pour les enfants, de Veronika Martenova Charles, Maiden of the Mist : A Legend of Niagara Falls, 2001.

8. De par la puissance de son débit d’eau, le site est répertorié parmi les « hauts lieux de suicide » (https://www.niagararegion.ca/living/health_wellness/mentalhealth/wellbeing/suicide-prevention.aspx). Besoin d’aide, il existe des ressources disponibles : (https://www.niagarasuicidepreventioncoalition.com/).

9. « The more familiar European version had the passive girl being sent over the falls to appease the gods. » (https://www.niagarafallsreview.ca/news/niagara-region/2013/09/02/myths-of-niagara.html)

10. Le Routard. Québec + Ontario, 2019-2020, Hachette, p. 511.

11. (https://www.niagarafallsreview.ca/news/niagara-region/2013/09/02/myths-of-niagara.html)

Pour aller plus loin

The Bryant Library and Miss Shannon, « Maiden of the Mist: A Legend of Niagara Falls ». [En ligne: https://www.youtube.com/watch?v=B8m4X09FNCU]

Ronald J. Dale, « Niagara-on-the-Lake », L’Encyclopédie Canadienne, 24 octobre 2012 (19 novembre 2020). [En ligne : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/niagara-on-the-lake]

Veronika Martenova Charles, Maiden of the Mist: A Legend of Niagara Falls, Fitzhenry & Whiteside, 2001.

James H. Marsh et Keith Tinkler, « Niagara, chutes », L’Encyclopédie Canadienne, 22 avril 2013 (4 mars 2015). [En ligne : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/niagara-chutes]

Stéphane Parent, « Le Canada possède-t-il des eaux sacrées ou ensorcelées? », Bonne Question, Radio Canada international, 4 juillet 2016. [En ligne : https://www.rcinet.ca/fr/2016/07/03/le-canada-possede-t-il-des-eaux-sacrees-ou-ensorcelees-copy/]

Alan Rayburn, « Toponymie », L’Encyclopédie Canadienne, 27 septembre 2007 (21 octobre 2015). [En ligne : https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/toponymie]

Cachoeiras Seguras, Niagara Falls, indigenous mythology and tourisme. [En ligne : https://www.cachoeirasseguras.com/post/niagara-falls-indigenous-mythology-and-tourism]

Ray Spiteri, « Myths of Niagara », Niagara Falls Review, 3 septembre 2013. [En ligne: https://www.niagarafallsreview.ca/news/niagara-region/2013/09/02/myths-of-niagara.html]

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Pascal Huot est chercheur indépendant. Diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie, à l’Université Laval. Celle-ci a fait l’objet d’une publication intitulée Tourisme culturel sur les traces de Pierre Perrault, Étude ethnologique à l’Île aux Coudres. Ses résultats de recherche ont paru dans divers journaux, magazines et revues. En 2016, il a fait paraître Ethnologue de terrain aux Éditions Charlevoix.

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