Les événements de Restigouche

En 2018, Mission chez nous fera appel à quelques collaborateurs et collaboratrices pour la rédaction d’articles originaux que nous publierons pour votre plus grand plaisir sur notre blogue. Merci à eux pour cet apport considérable.

par Pascal Huot, ethnologue

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Pascal Huot est chercheur indépendant. Diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie, à l’Université Laval. Celle-ci a fait l’objet d’une publication intitulée Tourisme culturel sur les traces de Pierre Perrault, Étude ethnologique à l’Île aux Coudres. Ses résultats de recherche ont paru dans divers journaux, magazines et revues. En 2016, il a fait paraître Ethnologue de terrain aux Éditions Charlevoix.

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La « guerre du saumon » entre autochtones, non-autochtones et les institutions étatiques ne date pas d’hier, tout au contraire. Sporadiquement dans l’histoire du Québec, les Premières Nations vont en subir les contrecoups et à grands frais, surtout les Innus de la Côte-Nord et les Micmacs de la Gaspésie. Les événements de Restigouche en sont un triste exemple. Ils marquent un point tournant de ces conflits sur les rivières à saumon et laissent des marques profondes dans la communauté de Listuguj.

Au printemps 1981, le gouvernement du Québec, alors sous la gouvernance du Parti québécois de René Lévesque, décrète l’interdiction de pêcher le saumon avec des filets. À Listuguj, tout au fond de la baie des Chaleurs, les pêcheurs micmacs n’entendent pas se plier à cette interdiction du provincial. Un tel contrôle constitue une ingérence dans leur pratique et bafoue cette communauté dans leurs droits ancestraux, puisque l’utilisation d’un filet fait partie de leurs traditions et coutumes.

Soutenue et alimentée dans les médias par des chroniqueurs de chasse et de pêche, la grogne des pêcheurs gaspésiens envers les Micmacs monte. Ils font alors pression sur le gouvernement pour que celui-ci sévisse et mette fin à la pêche au saumon jugée illégale. La réponse du gouvernement est rapide, si bien que le 9 juin 1981, Lucien Lessard, alors ministre québécois responsable du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, lance un ultimatum par télex au chef de Listuguj, Alphonse Metallic. Ils ont 24 heures pour retirer l’ensemble de leurs filets, sinon le gouvernement demandera l’intervention des forces policières. Le chef micmac n’entend pas se faire dicter des ordres sur son territoire et reste impassible devant l’ultimatum du provincial.

sTout éclate! Le 11 juin à 11 h 20, la réserve est prise d’assaut par environ 550 policiers de la Sûreté du Québec et agents de conservation de la Faune. La population micmaque leur bloque la route, mais les forces de l’ordre procèdent avec violence et mépris à leur intervention musclée : ils confisquent les filets, les déchirent avec des couteaux, procèdent à une dizaine d’arrestations et suspendent les pouvoirs du Conseil de bande, en plus de tenir des propos racistes et de poser des gestes déplacés à l’égard de la communauté micmaque. Du côté du Nouveau-Brunswick, les policiers de la GRC empêchent l’accès à Listuguj en bloquant le pont à la frontière. Au dire de l’anthropologue Pierre Lepage, arrivé à Restigouche le soir même du raid policier, la population micmaque est en commotion. « C’était vraiment une communauté en état de choc, une communauté profondément blessée dans son identité. » (McKenzie et Vincent 2010 : 105).

Cette rafle policière d’envergure dans la communauté et sur la rivière Restigouche (Ristigouche) provoque la consternation chez les Premières Nations. Les manifestations d’appui affluent. Plusieurs nations se rendent directement à Listuguj pour soutenir les Micmacs. Les Mohawks de Kahnawake bloquent le pont Mercier à l’heure de pointe en guise de sympathie et de protestation.

Durant les jours qui suivent, les deux parties demeurent ferment sur leur position, et les négociations sont au point mort. Les pêcheurs micmacs reprennent leurs activités de pêche au filet.

Après 9 jours d’un face-à-face loin d’être constructif, le gouvernement du Québec poursuit avec la ligne dure et le 20 juin à 5 h du matin, les policiers de la Sûreté de Québec et des agents de conservation de la Faune font une deuxième descente sur la rivière Restigouche (Ristigouche) pour confisquer de nouveau leur filet. Des Micmacs tentent d’intervenir, alors les policiers leur tirent des balles de caoutchouc et des gaz lacrymogènes.

Le 3 mai 1982 a lieu, au palais de justice de New Carlisle, un procès digne d’une mascarade de mauvais goût. Le juge condamne les accusés à un an de liberté surveillée et à 250 $ d’amende. En juin 1982, le ministre Lucien Lessard enlève les restrictions inutilement imposées sur la pêche au saumon. Et en août 1983, la Cour suprême du Canada casse le jugement et annule les sentences imposées aux pêcheurs micmacs.

Pour aller plus loin

  • Pierre Lepage, « Les prétendus “passe-droits” en matière de chasse et de pêche », Mythes et réalités sur les peuples autochtones, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, 2009, p. 64-65.
  • Geneviève Massicotte, Rivalités autour de la pêche au saumon sur la rivière Ristigouche : Étude de la résistance des Mi’gmaq (1763-1858), Mémoire de maîtrise en histoire, Université du Québec à Montréal, 2009, [En ligne] : https://archipel.uqam.ca/2036/1/M10789.pdf
  • Gérald McKenzie et Thierry Vincent, « La “guerre du saumon” des années 1970-1980 : Entrevue avec Pierre Lepage », Recherches amérindiennes au Québec, Vol. 40, no 1-2, 2010, p. 103-111.

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