Les Premières Nations ont leur propre histoire de salut

Cette année, Mission chez nous fera appel à quelques collaborateurs et collaboratrices pour la rédaction d’articles originaux que nous publierons pour votre plus grand plaisir sur notre blogue. Merci à eux pour cet apport considérable.

par Claude Lacaille, bibliste

Claude Lacaille est missionnaire de la Société des Missions étrangères et bibliste. Son expérience auprès des populations marginalisées d’Haïti, de l’Équateur et du Chili a toujours été marquée par une passion pour la justice sociale et une relecture de la pratique sociale à la lumière de la Bible. Au Québec, il a travaillé au mouvement des étudiantes et étudiants chrétiens, pour ensuite s’impliquer au Comité de Solidarité/Trois-Rivières et dans un centre d’hébergement et de longue durée.

En 1992, à l’occasion des célébrations soulignant les 500 ans de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, j’ai été invité à partager des ateliers bibliques avec des paysans et paysannes quichwas à Riobamba en Équateur. Pour ces catholiques autochtones, l’année 1992 rappelait plutôt le commencement d’une invasion cruelle et d’un génocide sans précédent qui avait fait des Premières Nations des parias de la société dans toutes les Amériques. On m’invitait à relire la Bible avec des leaders de communautés paysannes à la lumière de leur propre culture et de leur histoire.

Dès le premier jour, Carlos Zambrano prit la parole : « Quand les envahisseurs sont arrivés ici, ils ont détruit notre culture, interdit nos rituels, détruit nos lieux sacrés en disant que c’était l’œuvre du démon. Ils ont utilisé la Bible pour condamner et nous humilier. Mais Dieu n’est pas arrivé chez nous avec les Blancs. Depuis des millénaires, nos peuples ont adoré Pachacamac, le Créateur, et ils ont vénéré la Mère Terre, la Pachamama, qui nous nourrit et nous chérit. Nous aussi avons-nous eu notre Ancien Testament. Nous voulons relire la Bible à la lumière de notre propre passé. »

Ainsi, pendant un mois, profitant d’une période où le travail des champs leur donnait un peu de loisir, ces paysans s’appliquèrent avec ferveur à scruter les textes bibliques dans leur langue et à en chercher le sens pour leurs communautés. Nous avons commencé avec les récits de la fondation du monde. « La Bible raconte à sa façon la création du monde; comment vos anciens racontaient-ils cela? » Le groupe était perplexe, car les jeunes générations ont été coupées de ces récits et les ignorent. Le lendemain, ils décidèrent de retourner recueillir auprès des aînés leurs mythes de la création du monde. Nous avons par la suite passé plusieurs jours à comparer ces récits et à évaluer les richesses de ces trésors. Au final, une critique fondamentale était faite au texte biblique : « Nous ne sommes pas d’accord quand la Bible écrit : “Dominez la terre et soumettez-la.” La Pachamama est une mère; elle donne vie à tout : les plantes, les animaux, les pierres, les montagnes et les humains. Nous devons la servir, non pas la dominer. Les Blancs ne respectent pas la Mère Terre, ils la violent. »

Dans les semaines qui suivirent, nous avons repris le livre des Juges; des récits de résistance paysanne avec Samson, Gédéon, Déborah, relus à la lumière des Quichwas de Riobamba qui, durant des siècles, ont connu de nombreux soulèvements, des massacres et des luttes héroïques pour défendre leurs communautés et leurs terres face aux grands propriétaires terriens. Plusieurs découvraient l’histoire de la région par le prisme de la résistance autochtone et constataient qu’à l’instar des récits bibliques, Dieu les avait accompagnés dans ces luttes pour la vie et la dignité. C’était un motif de grande fierté. Je me souviens d’avoir surpris un paysan qui savait à peine écrire en train de copier lettre par lettre, avec grand effort, une histoire écrite au tableau noir. Il s’efforçait de conserver, dans son modeste cahier, ce récit inspirant. « Je ne te lâcherai pas, je ne t’abandonnerai pas. Sois fort et ferme ! Oui, ton Dieu sera avec toi partout où tu iras. » (Josué 1, 5.9.) Il était 23 heures !

Aussi, avons-nous revisité des textes de violence faite aux femmes; la Bible en contient d’horribles : un guerrier qui immole sa fille unique à dieu pour gagner une guerre; la femme d’un voyageur violée et tuée; l’inceste de Juda, etc. La vie des paysannes autochtones est marquée par la violence familiale et, pour la première fois, les récits bibliques leur donnaient l’occasion de débattre de ce sujet tabou. Ce fut pour les femmes le temps de partager et de dénoncer devant tous l’oppression qu’elles subissaient au quotidien.

Au terme d’un mois riche en échanges, où l’on découvrait avec émerveillement cet Ancien Testament des Premières Nations, je leur proposai de préparer une célébration à partir de leur culture pour souligner les 500 ans de l’arrivée des Européens. Ils s’y préparèrent avec beaucoup d’enthousiasme et me prièrent de me tenir à l’écart de leurs conciliabules. Ce matin-là, nous nous sommes retrouvés dans le ravin d’un torrent asséché et avons marché sur de grosses pierres rondes qui nous faisaient trébucher. Ce faisant, le groupe chantait des lamentations en quichwa, faisant mémoire de toutes les cruautés et injustice dont leurs communautés avaient été victimes durant ces cinq siècles. Ces gémissements rappelaient le texte de l’Exode : « J’ai vu l’humiliation de mon peuple, j’ai entendu ses vociférations face à ses tyrans. Je descends le secourir des mains de l’Égypte. » (Exode 3, 7) Cette marche pénible aboutit enfin, après un bon moment, sur la rive d’un fort torrent qu’il fallut traverser. Le peuple se préparait à franchir la rivière, à laisser derrière ces temps d’oppression et de génocide; il entrait dans une ère de liberté, sur une Terre-sans-mal et sans larmes.

À la manière traditionnelle, tous étendirent leurs ponchos rouges au milieu d’un champ pour le repas; on y déposa la nourriture à partager entre tous et les gens s’installèrent face à face en une longue filée. Un ancien m’adressa solennellement la parole : « Padre, regarde autour de toi. As-tu déjà vu un temple aussi splendide ? » Sa voix tremblait d’émotion. Par cette journée ensoleillée et libre de nuages, choses très rare dans les Andes, je portai un regard circulaire sur les sept volcans qui nous entouraient, tous couronnés de neige éclatante. Le Chimborazo se dressait devant nous avec la majesté de ses 7 000 mètres. Des courtepointes de maïs, de haricots et de pommes de terre recouvraient les collines et, perchées ça et là, des chaumières grouillantes de marmaille. « Alors, pourquoi les prêtres nous obligent-ils à aller prier le Créateur dans des églises sombres, alors que nous, les Quichwas, depuis des millénaires, nous le prions debout dans ces champs, les pieds nus enracinés dans la glèbe. C’est sans arrêt que nous lui disons merci. » Je fus sans mot.

Au moment de déposer les offrandes du pain et du vin, des femmes s’approchent avec une pioche. Elles creusent un petit sillon dans la terre et offrent à la Terre des semences et de l’eau. Il ne faut jamais oublier de remercier la Pachamama qui nous nourrit et nous abreuve. « Maintenant, Père, fait ton travail. Tu dois bénir le pain et le vin. » Je m’exécute en improvisant tant bien que mal le récit de l’eucharistie. Les gens sont alors recueillis et très fervents. Nous récitons le Notre-Père. « Padre, tu dois attendre pour donner la communion. Chez nous, lors d’une fête, on ne mange jamais sans d’abord aller inviter les voisins. Toutes ces familles qui nous entourent dans la montagne, nous allons les inviter à communier avec nous. » Et durant un bon moment, pendant que nous chantons et attendons patiemment, des hommes et des femmes montent les pentes abruptes vers les chaumières et reviennent peu à peu avec leurs invités. Le tout se termine avec un repas champêtre dans la joie et la simplicité.

Non, décidément, le Créateur n’est pas arrivé dans les embarcations des Européens conquérants; oui, vraiment, il s’est depuis toujours révélé à ces peuples qui le vénèrent et l’adorent en esprit et en vérité. Nous devons aborder la Bible avec humilité; l’histoire de salut a préséance sur des interprétations cléricales colonisatrices. Bien arrogant est celui qui prétend posséder la vérité sur le Grand Manitou. Nous avons perverti l’interprétation de la Bible en l’utilisant à des fins de domination. Laissons les chrétiens autochtones se réapproprier la Bible et la lire à la lumière de leur propre expérience spirituelle.

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