Sanaaq : les mots d’une pionnière

Avez-vous déjà lu des écrits présentant les activités quotidiennes des Inuit rédigés par une femme (analphabète, selon la vision des Blancs)? Mitiarjuk Naapaluk ne se doutait guère de l’impact qu’auraient ses textes, qui ont été commandés par des pères oblats de Marie-Immaculée dans le but d’apprendre l’inuktitut.

Recension du livre Sanaaq de Mitiarjuk Nappaaluk (Stanké, 1962; réédition : Dépaysage, 2022, 359 pages) par Raymonde Haché

À une époque où les Inuit communiquaient et transmettaient oralement leur culture, le roman Sanaaq est né. Quel courage de cette Inuk bienveillante ! Elle profitait de tous ses moments libres pour répondre au souhait du père Robert Lechat, o.m.i. qui voulait qu’elle écrive et emploie beaucoup de détails descriptifs. « Trouvant un peu fastidieux ce travail d’écrire des phrases sans lien entre elles, voilà qu’elle se met à créer des personnages, décrivant leur vie et leurs aventures. Sans en être consciente, elle commence un véritable roman dont le personnage principal est Sanaaq1. »

Peut-on imaginer le contexte de vie dans lequel Mitiarjuk Naapaluk a commencé ce manuscrit ? Dans la toundra où elle et son mari Naalaktuyak ont vécu avec leurs cinq enfants. Sous la tente ou dans l’iglou, leur vie nomade était leur façon de survivre durant ces années. Ses courts textes (47 en tout) nous permettent de nous laisser un peu questionner par le vécu des Inuit avant la formation de villages.

Une vie difficile, tout est à faire – vie souvent alourdie par l’inquiétude en voyant des membres de la famille partir à la chasse ou à la pêche et, surtout, lorsqu’ils tardent à revenir. Surpris par un blizzard, les chasseurs ou pêcheurs peuvent se retrouver où la neige n’est pas toujours adéquate pour construire un iglou. La nourriture diminue alors beaucoup. Le froid et le vent sont tellement intenses que même les chiens n’avancent plus, car le vent est trop violent. Ils peuvent facilement se perdre lorsque la visibilité est presque nulle, ou entendre les grognements d’un ours polaire, même lorsqu’ils sont tranquilles dans leur iglou. Ils sont attentifs au moindre bruit. En canot, sur la glace flottante et parfois dérivante, ils vivent des situations très dangereuses. Nous avons des frissons en constatant toute l’ingéniosité qu’ils déploient pour se relever de telles situations.

Vivre dans un iglou ou dans une tente, chasser et pêcher pour survivre, tel est donc le quotidien des Inuit. Mitiarjuk Naapaluk raconte ces récits d‘une façon si réelle, je dirais, que nous ressentons en nous leurs angoisses, leurs peurs de ne plus se retrouver en famille.

Au début des années 1950 quand l’auteure a commencé à écrire en inuktitut, tout était vraiment changé pour elle – une nouvelle vie, distincte de la sienne avait commencé à naître. Les caractères de l’inuktitut étaient différents de ceux qui sont utilisés aujourd’hui. Elle nous révèle de nombreux événements de leur vie, même sur le plan anthropologique. C’est pourquoi Bernard Saladin d’Anglure, professeur émérite en anthropologie à l’Université Laval lui a alors demandé de continuer le récit qu’elle avait commencé. À partir des épisodes XXXVIII, on trouve donc la suite du récit qui complète son œuvre. Pour la traduction, il s’est fait aider par des missionnaires et d’autres personnes. À cette époque, aucun dictionnaire en inuktitut n’existait. Le père Lucien Schneider, o.m.i., avait entamé la rédaction d’un dictionnaire, et de nombreuses expressions de l’œuvre de Mitiarjuk s’y retrouveront.

En 1999, un prix d’excellence lui fut décerné par la Fondation nationale des réalisations autochtones du Canada. En 2000, elle reçut un doctorat honoris causa de l’Université McGill et, en 2004, elle fut décorée par l’Ordre du Canada. D’autres mentions lui furent décernées afin de valoriser le témoignage exceptionnel de cette Inuk.

Mitiarjuk Naapaluk, dans toute sa simplicité de femme inuk, était loin de s’imaginer que son œuvre2 apporterait autant de visibilité aux autochtones sur les plans national et international.

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1. Robert Lechat, o.m.i., Témoignage sur le rôle des femmes inuites auprès des missionnaires dans l’évangélisation au Nunavik, p. 46, dans le livre de Raymonde Haché, Témoins audacieux et peu frileux au Nunavik, Québec, 2017, 271 p.

2. Pour en savoir davantage à propos de la réédition de ce roman, on peut lire cet article paru sur le site de l’Université Laval.

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Raymonde Haché a été missionnaire au Nunavik de 1978 jusqu’à tout récemment. En tant qu’enseignante ou agente de pastorale, elle a participé à la vie des Inuit dans les villages de Quartaq, de Kuujjuarapik, de Kuujjuaq et de Kangiqsujuak. Pendant toutes ces années vécues au Nunavik, elle a côtoyé de près ce peuple et a fait aussi la rencontre de nombreux missionnaires religieux ou laïques exceptionnels venus du Sud pour s’engager auprès de ces communautés. Elle est d’ailleurs l’autrice du livre Témoins audacieux et peu frileux au Nunavik paru à compte d’auteur en 2018.

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1 commentaire

  1. Que hermoso testimonio y la vida que se describe tan dura la naturaleza, pero el hombre con su ingenio es capaz de dominarla a pesar del inmenso desafío.
    Muchas gracias Raymond por permitirme conocer un poco más de estás experiencias increíbles. Gracia a todos los misioneros que como tu engrandecen la misión al servicio del hermano.
    Bendiciones.
    Flor

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