Nitassinan, Mashteuiatsh, Pekuakamiulnuatsh ? « ou quelque part sur Nitassinan1 »

Panneau sur la route 175. Photo : Pascal Huot

Depuis quelques années déjà, Mission chez nous fait appel à quelques collaborateurs et collaboratrices pour la rédaction d’articles originaux que nous publions pour votre plus grand plaisir sur notre blogue. Merci à eux pour cet apport considérable.

par Pascal Huot, ethnologue

Pascal Huot est chercheur indépendant. Diplômé en études autochtones, il a également effectué une maîtrise en ethnologie, à l’Université Laval. Celle-ci a fait l’objet d’une publication intitulée Tourisme culturel sur les traces de Pierre Perrault, Étude ethnologique à l’Île aux Coudres. Ses résultats de recherche ont paru dans divers journaux, magazines et revues. En 2016, il a fait paraître Ethnologue de terrain aux Éditions Charlevoix.

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Quiconque a parcouru la route 175 (route de la réserve faunique des Laurentides ou parc des Laurentides) entre Québec et le Saguenay–Lac-Saint-Jean, n’a certainement pas manqué d’apercevoir un grand panneau routier (photo ci-haut) portant les indications Nitassinan, Mashteuiatsh et Pekuakamiulnuatsh. Mais que signifient ces mots ? Et pourquoi la présence de ce panneau sur cette route ?

Mashteuiatsh signifie « Là où il y a une pointe ». Plusieurs y reconnaissent le nom de la réserve amérindienne autrefois appelée Pointe-Bleue. Cette communauté ilnue2 se trouve sur la rive ouest du lac Saint-Jean.

Pekuakamiulnuatsh (pluriel de Pekuakamiulnu), pour sa part, peut laisser un peu perplexe. En réalité, Pekuakamiulnuatsh désigne les Ilnuatsh du Pekuakami et Pekuakami est le nom ilnu pour nommer l’immense étendue d’eau que constitue le lac Saint-Jean.

Et le Nitassinan ? Les Innus étaient traditionnellement un peuple nomade qui parcourait, au gré des saisons, un immense territoire pour leur subsistance, laquelle repose sur la chasse, la pêche et la cueillette. « Leur territoire ancestral couvrait toute la région comprise entre Québec et le Labrador et s’étendait jusqu’au nord de Schefferville3 ». Le Nitassinan, qui signifie en innu-aimun « Notre terre », représente le domaine ancestral de l’ensemble des communautés innues, circonscrites dans la péninsule du Québec-Labrador, de l’immensité des forêts boréales de la côte nord du fleuve Saint-Laurent jusqu’aux terres de la baie d’Ungava dont ils sont les gardiens. Chacune des communautés innues y ayant délimité leur espace propre, la carte ci-dessous (Figure 2) permet de circonscrire le Nitassinan des Ilnuatsh4.

Carte du Nitassinan

Carte du Nitassinan de la Première Nation des Pekuakamiulnuatsh
Source : Pekuakamiulnuatsh Takuhikan, Carte du Nitassinan, 2012 [En ligne :
https://www.mashteuiatsh.ca/membre-de-la-communaute/carte-de-nitassinan.html]

Reconnaissance et revendication

Comme bien d’autres nations autochtones du Canada et du Québec, la communauté ilnue est engagée dans un processus de négociation et de revendication politiques et territoriales avec les gouvernements fédéral et provincial5. L’installation de ses panneaux constitue un des moyens utilisés pour faire connaître leur territoire ainsi que pour manifester clairement leur présence6, car « on caractérise les autochtones par leur appartenance à leurs territoires, cet élément prend une importance particulière dans la définition de leur identité, si bien qu’être Innu signifierait aussi entretenir des liens particuliers avec un territoire représenté comme innu7 ».

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1. Marie-Andrée Gill, Chauffer le dehors, Chicoutimi, Éditions La Peuplade, 2019, p. 84.

2. Autrefois désignés par le terme Montagnais par Samuel de Champlain en raison des montagnes qui longent la rivière Saguenay à Tadoussac, où il les rencontre pour la première fois en 1603. Les Innus, qui signifient « être humain véritable », se retrouvent principalement sur la Côte-Nord et au Saguenay-Lac-Saint-Jean, ainsi qu’au Labrador. Les Innus du Lac-Saint-Jean, les Pekuakamiulnuatsh préconisent maintenant la forme Ilnu et Ilnuatsh au pluriel. Les termes sont issus des dialectes des Pekuakamiulnuatsh et ne sont pas francisés et se distinguent de la graphie innue utilisée principalement sur la Côte-Nord. Dans le cadre de cet article, l’orthographe retenue se base sur celle qui est privilégiée par les Innus de Mashteuiatsh pour se définir, soit Ilnu au singulier et Iluatsh au pluriel. Voir Pekuakamiulnuatsh Takuhikan, Nouvelle dénomination et nouveau logo de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan.

3. Pierre Lepage, Mythes et réalités sur les peuples autochtones, Québec, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, 2009 (2002), p. 35.

4. Les Ilnuatsh de Mashteuiatsh se sont joints aux communautés d’Essipit et de Nutashkuan pour former le Regroupement Petapan [http://petapan.ca/page/le-regroupement-petapan], dans le processus de négociation territoriale globale avec les gouvernements du Canada et du Québec, dans l’optique de la signature d’un éventuel traité. Le Nitassinan a été reconnu dans l’entente de principe intervenue avec les gouvernements du Québec et du Canada en 2004.

5. Voir Paul Charest, « Qui a peur des Innus ? Réflexions sur les débats au sujet du projet d’entente de principe entre les Innus de Mashteuiatsh, Essipit, Betsiamites et Nutashkuan et les gouvernements du Québec et du Canada », Anthropologie et Sociétés, vol. 27, no. 2, 2003, p. 185-206.

6. L’installation par les Ilnuatsh, en 2015, de panneaux indiquant que la réserve faunique des Laurentides fait partie du territoire du Nitassinan. Par ce moyen de pression, ils souhaitent ainsi sensibiliser la population à leur présence sur ce territoire et rappeler également aux chasseurs allochtones qu’ils pratiquent leur chasse sur un territoire ilnu. « Nous affirmons fièrement et respectueusement notre présence, de même que notre appartenance au territoire et nous invitons les gens à mieux nous connaître, affirme le chef Gilbert Dominique » – Radio-Canada, « Mashteuiatsh identifie le territoire du Nitassinan », 23 septembre 2015. [En ligne] : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/740405/mashteuiatsh-territoire-nitassinan

7. Sylvie Vincent, « Se dire Innu hier et aujourd’hui : l’identité est-elle territoriale? », dans Natache Gagné, Martin Thibault et Marie Salaün, Autochtonies: Vues de France et du Québec, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2009, p. 261.

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Pour aller plus loin

• Denis Bouchard, Éric Cardinal et Ghislain Picard, « L’approche commune : une entente qui fait peur [et textes suivants] », De Kebec à Québec. Cinq siècles d’échanges entre nous, Montréal, Les Éditions des Intouchables, 2008, p. 106-122.

• Paul Charest, « Qui a peur des Innus? Réflexions sur les débats au sujet du projet d’entente de principe entre les Innus de Mashteuiatsh, Essipit, Betsiamites et Nutashkuan et les gouvernements du Québec et du Canada », Anthropologie et Sociétés, vol. 27, no. 2, 2003, p. 185-206. [En ligne] : http://classiques.uqac.ca/contemporains/charest_paul/qui_a_peur_des_innus/qui_a_peur_des_innus.html

• Pekuakamiulnuatsh Takuhikan, Changement du nom officiel de la bande pour Première Nation des Pekuakamiulnuatsh, 14 décembre 2017, [En ligne] : https://www.mashteuiatsh.ca/messages-aux-pekuakamiulnuatsh/actualites/2357-changement-du-nom-officiel-de-la-bande-pour-premiere-nation-des-pekuakamiulnuatsh.html

• Pekuakamiulnuatsh Takuhikan, Nouvelle dénomination et nouveau logo de Pekuakamiulnuatsh Takuhikan, 2 avril 2012. [En ligne] : https://www.mashteuiatsh.ca/images/stories/lexique/FicheDenominationLogoOctobre2012.pdf

• Pierre Lepage, Mythes et réalités sur les peuples autochtones, Québec, Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, 2009 (2002).

• Radio-Canada, « Mashteuiatsh identifie le territoire du Nitassinan », Société Radio-Canada, 23 septembre 2015 [En ligne] : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/740405/mashteuiatsh-territoire-nitassinan

• Regroupement Petapan. « Nitassinan », Négociation-Traité, 2014, [En ligne] : http://petapan.ca/page/nitassinan

• Sylvie Vincent, « Se dire Innu hier et aujourd’hui : l’identité est-elle territoriale? », dans Natache Gagné, Martin Thibault et Marie Salaün, Autochtonies: Vues de France et du Québec, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2009, p. 261-273.

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